dimanche 15 novembre 2009

Chapitre 9 - Apprenons-Nous-



Dimanche 16 Août

En montant dans le train pour Paris, nous savions déjà qu’il faudrait s’accrocher pour avoir une place digne de ce nom. Bien sûr, on aurait pu se lever plus tôt et éviter de pénétrer dans la gare cinq minutes avant le départ. Tout ça, c’était la faute de Boris. Monsieur je prends des risques. D’habitude j’arrivais trente minutes avant histoire d’avoir le temps de feuilleter des magazines inutiles et d’observer la faune et la flore rouennaise. Dans ces cas là, je ne m’ennuyais jamais. Il y avait toujours un type un peu bizarre qui matait sans être trop discret et qui, ça m’était déjà arrivé de voir ça, se tripotait allégrement. Ou bien c’était une petite vieille qui lisait des choses de vieilles comme un article sur les tricots pour chiens (décidément les chiens devenaient presque de vrais êtres humains de nos jours) ou sur les solutions les plus efficaces pour lutter contre la couperose. Mais bon, pas le temps pour toutes  ces réjouissances aujourd’hui, pas le temps de faire un petit arrêt au zoo urbain, le train n’allait pas attendre après nous.

Et comme prévu, la bataille du rail fut plus que rude. Le train était au bord de l’implosion. Il nous fallut vingt bonnes minutes pour le traverser tout en enjambant valises, sacs et enfants pour finalement se poser là où tous nos espoirs résidaient, en première classe. L’élite avait encore de la place elle. Notre processus de meilleure connaissance de l’autre (ça faisait un peu colloque animé par une soixante-huitarde attardée) allait enfin pouvoir commencer. Plus de temps à perdre. Même 1h10 dans un train ferait l’affaire.

« Franchement, c’était vraiment sympa hier soir. T’as de la chance d’avoir des amis comme ça tu sais.
- Oui c’est clair. Mas t’as bien des amis toi aussi. Tu n’arrêtes pas de me parler de Virgil, il doit être important pour toi.
- Ce n’est pas pareil. Entre vous, il y a un truc vraiment particulier et puis c’est quand même dingue que vous habitiez tous dans le même immeuble. Le trip à la Friends naïvement j’imaginais ça juste à la télé.
- Ça ne s’est pas fait aussi facilement, il ne faut pas abuser. Et puis le père de Pierre est le proprio de l’immeuble donc ça aide un peu !
- C’était lui le premier à s’y installer ?
- Ouais. En même temps que Clara. En fait, ils étaient ensemble en emménageant. Puis ça a duré deux-trois mois je crois. Ils ont compris que eux deux ça allait pas donner grand-chose. Alors elle a déménagé pour l’étage en dessous.
- Et ça les dérangeait pas de vivre si près l’un de l’autre ?
- Ils se sont quittés en bon terme. Et oui ça peut arriver ! Ensuite j’ai emménagé au dernier étage. J’ai vite sympathisé avec Pierre. J’ai même vite fantasmé sur lui en fait.
- Tu ne peux vraiment pas t’en empêcher ! D’un autre côté j’avoue, il est plutôt craquant. Il y a surtout un truc avec ses cheveux. Je n’ai jamais vu d’aussi beaux cheveux.
- Ouais… Bref. Et puis une amie de Clara a emménagé au deuxième, juste en face de l’appartement de Pierre. L’amie en question c’était Norma. Elle était totalement folle, j’ai tout de suite adoré son personnage. Elle a emménagé avec un type elle aussi. Un pauvre type qui lui tapait sur la tronche quand elle ne faisait pas ce qu’il voulait.
- Putain. Je n’aurais jamais cru ça.
- Un jour en passant devant sa porte, je l’ai entendue pleurer alors j’ai frappé, elle m’a ouvert, le nez en sang. Elle venait de le foutre à la porte. J’ai donc passé la journée avec elle puis la soirée et la nuit.
- Et vous avez… ? Baisé ?
- Là ça fait vraiment trop série américaine. Mais non on n’a pas baisé. On est juste devenus inséparables. On a tellement traversé de merdes tous les deux, tu n’imagines même pas. Elle et moi, c’est à la vie à la mort, on en est certains.
- Et ça fait trois ans que vous vous connaissez c’est ça ?
- Ouais. Déjà trois ans.
- En vous voyant tous les deux on dirait que c’est depuis la maternelle. C’est fou.
- Et toi, Virgil, ça fait combien de temps que tu le connais ?
- A peu près sept ans. On s’est rencontrés en 3ème. Il débarquait de Rome où son père était ambassadeur. Il a passé son enfance à voyager. Je ne pourrais même pas te citer tous les endroits où il est allé c’est inimaginable. Et puis, de toute façon, il te le dirait certainement mieux lui-même.
- Et d’ailleurs, je vais le rencontrer un de ces jours ?
- Ben ouais je pense qu’il est à Paris là. On pourra le voir si tu veux. Et s’il peut surtout. Il est toujours overbooké ce mec.
- Et après Rome, il n’est plus allé nulle part ?
- Ses parents oui mais pas lui. Il a tout fait pour rester à Paris dans la maison de sa grand-mère. Il en avait marre d’être trimballé à droite et à gauche.
- Ouais ça ne doit pas être marrant pour se faire des potes. Mais d’un autre côté voyager dans le monde entier quand tu es môme ça doit être génial. Et donc, direct vous êtes devenus amis ?
- Ben on va dire que direct, on est tombés amoureux en fait. Mais c’est un peu compliqué…
- Pourquoi ? Vous êtes restés longtemps ensemble ?
- C’est là que c’est compliqué. On n’a jamais été vraiment ensemble. On a souvent couché ensemble mais c’est tout. Enfin… Oui c’est tout.
- Ouh la, ça m’a l’air spécial en effet. Et là t’es sûr que c’est bien fini ?
- Ben oui ! Tu crois quoi ? Que je préfère coucher une fois tous les trois mois avec mon meilleur ami plutôt qu’avoir une vraie relation avec quelqu’un. N’en doute pas Simon, ça ne sert à rien.
- Je n’en doute pas, je me renseigne. Nuance. Et tu n’as pas d’autres vrais amis ?
- Ben non. Je ne suis pas trop le genre à me confier facilement à des tas de gens. Beaucoup de gens gravitent autour de moi mais ce ne sont pas des amis. Tout au plus des connaissances. Genre André, Jean ou Samuel. Mais j’ai de plus en plus de mal à les supporter en fait. Ils sont affligeants ces mecs.
- Je ne vais pas te contredire. Chez Eléanore, je n’en pouvais plus de leurs bavardages sans intérêt. Eux c’est vraiment des clichés. »

Puis, comme pour me punir de passer un si bon moment avec le garçon que j’aimais, Elias est apparu. Pas physiquement bien sûr mais sur l’écran de mon téléphone. Une fois de plus. Je pensais naïvement qu’il avait réalisé que son trip je veux qu’on en discute ne mènerait jamais à rien. Je sentais mon téléphone vibrer. Il me semblait qu’il n’avait jamais vibré aussi fort. Un tremblement de terre dans ma poche. Je ressentais ses vibrations jusqu’aux tréfonds de mon corps. J’avais toujours mal.
« Tu ne réponds pas ?
- Non je ne préfère pas.
- Ah, c’est ton ex c’est ça ?
- Ouais. Je crois qu’il sait quand je passe de bons moments et qu’il met un point d’honneur à les saccager.
- Il a peut-être un truc important à te dire.
- Non je ne crois pas. Tous les trucs importants il les a déjà dits.
- C’est toi qui sais. Et tu ne veux pas m’expliquer brièvement ce qu’il s’est passé entre vous ? Histoire que ça soit fait et plus à faire.
- Je ne sais pas si c’est vraiment une bonne idée. Et puis parler à son copain de son ex j’ai jamais trouvé ça réglo.
- Je ne vais pas te rappeler la conversation de vendredi. Je veux te connaître alors s’il te plait donne moi cette chance. Je ne veux pas que tu rentres dans les détails. Loin de là. Juste que tu me donnes les clés pour mieux te comprendre, je sais que cette histoire t’a changé profondément alors c’est important pour moi d’en savoir un peu plus. Et puis, Norma me l’a confirmé hier soir.
- Vous en avez parlé ? Qu’est ce qu’elle t’a dit ?
- Elle m’a juste dit de faire attention à toi. Allez, raconte-moi Simon. S’il te plait. »

Alors j’ai raconté ce qu’il pouvait entendre. J’ai raconté cette soirée du 31 décembre 2008 où Elias, en vacances chez des amis à Lille, a rencontré une fille. Une fille à priori tellement magnétique qu’il a succombé et couché avec elle. Sans capote. Et comme souvent, quand il ne faudrait pas, ce fut le coup gagnant où tout le monde a perdu quelque chose. Les trois premiers mois, il fit comme si de rien n’était. Pour moi, il avait juste passé une super soirée avec ses meilleurs amis. Et puis, un jour, il a changé. Il était sur les nerfs, lunatique. Il partait souvent prendre l’air. Il ne voulait pas que je le suive. Et il m’a tout avoué. Le 29 mars. Il a pleuré. Je ne comprenais pas tout. Il avait peur. La fille ne voulait pas se faire avorter. Elle voulait s’installer à Rouen. Il me suppliait de lui pardonner. J’avais l’impression d’être dans la quatrième dimension. C’était possible ça dans le monde réel ? Il n’avait jamais été attiré par les filles. Je ne comprenais pas. Ma vie avait été plutôt belle jusqu’alors, pourquoi est ce que ça devait changer ? Alors j’ai pardonné. Et puis, me tromper avec une fille me semblait moins grave que si ça avait été avec un garçon. On a fait comme si de rien n’était pendant quelques temps mais plus le temps passait, plus je ne voyais pas comment on allait pouvoir faire concrètement quand cet enfant allait voir le jour. Chaque soir, je priais pour que la future mère tombe dans les escaliers histoire qu’elle perde son enfant. Je n’avais aucun scrupule. Un soir, il m’a annoncé qu’il avait réfléchi, qu’il voulait s’occuper du bébé, qu’il allait s’installer avec la mère et puis il a conclu en me disant « c’était bien mais c’est fini, désolé bonhomme. Faut qu’on grandisse maintenant ». Je ne comprenais pas du tout. Etre amoureux et pédé sans enfant ça voulait forcément dire être immature ? Alors j’ai hurlé, je lui ai jeté mon portable à la figure, il a saigné, j’ai jeté la plupart de ses affaires par la fenêtre. Elles flottaient dans le robec comme dans un roman de Maupassant. Il est parti. J’ai pleuré pendant des jours. J’ai pris beaucoup trop de médicaments. Je suis allé de moi-même aux urgences deux fois, sentant que j’allais lâcher prise. Je n’ai voulu voir personne. Pas même Norma. Je ne suis pas allé travailler jusqu’à la fin de l’année scolaire. Et l’été est arrivé, je suis parti dans de la famille en Bretagne et j’ai tenté d’oublier, de panser mes plaies. Et le reste, il le connaissait déjà.

« Ne pleure pas. Ça ne sert à rien. Ça va mieux là, je suis avec toi et tu me fais du bien.
- Désolé mais c’est tellement horrible ce qu’il t’a fait endurer. J’espère ne jamais avoir à le croiser, je lui foutrai mon poing dans la gueule, je te le promets.
- Je ne suis pas sûr que ça changerait quelque chose tu sais. Le mieux c’est de faire comme s’il n’existait plus. Ça n’est pas toujours facile mais c’est le mieux à faire.
- Ouais sûrement. Tu crois ça possible toi ? Surtout avec les messages qu’il continue à te laisser ? Je crois que tu devrais te débarrasser de ton portable. Le jeter.
- Quoi ? Mais je ne peux pas le jeter. Il y a toute ma vie dedans et puis je n’ai pas franchement de quoi reprendre un nouveau portable pour le moment.
- Une vie ça se reconstruit tu sais. On peut tout démolir pour mieux reconstruire. Et puis je peux t’avancer l’argent. Tu me rembourseras quand tu pourras. Je peux même t’en offrir un nouveau.»

Nous sommes arrivés à Paris/Saint-Lazare à 12h07. Pour une fois, le train n’avait pas de retard. Le ciel était dégagé, le soleil brillait. Un temps idéal pour l’exorcisme dont j’avais tant besoin. Un dernier regard à mon vieux portable, [ce que je pouvais être matérialiste des fois !] et je le jetai dans la poubelle près du Starbuck’s. J’avais envie de pleurer. Pas de la perte de ce téléphone mais d’une plus grande perte. J’aurais pu mettre la main dans cette poubelle pour le récupérer. Aucune poubelle, aucune décharge n’était assez grande pour récupérer ce pan de vie qui disparaissait. Boris passa ses bras autour de ma taille et m’embrassa tout doucement. Le soleil me chauffait les joues. Ou bien était-ce l’amour ? Je ne savais pas trop à dire vrai. Une immense vague de chaleur m’envahit.
Je pleurais et j’étais bien.


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