Dimanche 16 Août
Je pensais vraiment que le moment le plus pénible du week-end était passé lorsque j’avais tout raconté à Boris et tiré [c’est ce que je croyais] une croix sur une partie de mon passé. C’était sans compter les aléas des rencontres fortuites dans le métro parisien. Tout avait pourtant bien commencé. Après un arrêt au Starbuck’s pour un frappuccino au chocolat, Boris et moi, plus décidés que jamais à passer un long moment ensemble, dans toutes les positions possibles, nous sommes dirigés vers le métro direction Notre Dame.
« En rentrant je te fais un massage. J’ai une huile qui sent divinement bon, tu vas fondre.
- Je n’osais pas te le demander. Je suis aussi transparent ?
- Je suis un peu médium sur les bords, c’est pour ça. D’ailleurs là, je sais que tu penses à un truc bien précis mais c’est bien trop sale pour que je le répète. Putain !
- Quoi ?
- Ne tourne pas la tête. A gauche, il y a André et il ne faut surtout pas qu’il nous voie. »
[Je vous ai déjà parlé de mon côté espion surentraîné aux techniques furtives ? Et bien, je dois vraiment être déréglé parce qu’au moment où je me forçais à être le plus discret possible, André tourna la tête et hurla nos noms. Je vais pouvoir arrêter de me surnommer Sidney Bristow je crois. Tout fout le camp.]
« Je le crois pas ! Un revenant ! Tu te décides à réapparaître parmi nous ? Tu nous as manqués mine de rien mon beau.
- Je ne suis parti qu’une semaine. On se calme.
- Une semaine c’est long parfois. Alors ça y est vous deux ? C’est électrique et fantastique ?
- Oui, oui, on peut dire ça comme ça. Qu’est ce que tu fais de beau par ici ?
- Je viens chercher un copain qui arrive de Caen dans quinze minutes. Et vous, vous rentrez là ?
- Oui. D’ailleurs on va y aller parce qu’on est un peu fatigués, la nuit a été courte.
- Ouais ben reposez vous bien parce que ce soir c’est grosse fête chez moi.
- Je crois que ça ne va pas être possible ce soir André…
- Quoi ? Vous ne pouvez pas avoir un truc de prévu plus important que ce que moi je propose. C’est im-pos-si-ble ! [André adorait décortiquer les mots de la sorte comme s’il avait affaire à des mômes débiles] Alors ramenez vos fesses vers 21h !
- Non je te jure ce soir on ne va pas sortir.
- Putain Boris ! Il y aura tout le monde. Comme à la grande époque ! Il y aura même Virgil, c’est pour te dire.
- Ah ouais ? Virgil a dit qu’il viendrait ?
- Et oui, j’ai un côté très persuasif quand je m’y mets…
- Je n’en doute pas. Ça te dit d’aller y faire un tour Simon ? Histoire de te présenter tout le monde.
- Euh je ne sais pas… [en fait, je savais très bien mais comment faire comprendre à Boris que je n’avais pas envie de voir ses horribles pseudo-amis, que j’avais peur de rencontrer Virgil l’ex-amant de mon copain et qu’en plus, par-dessus tout ça, j’avais envie de passer ma soirée au lit avec lui, vautré dans une luxure indécente ? On va devoir bosser la transmission de pensées je crois] Oui, oui pourquoi pas…
- Bon ben c’est réglé comme ça. Venez donc à 21h. N’amenez rien, j’ai tout prévu ! En plus j’ai invité le fantasme de Jean, il ne faut pas louper ça !
- Qui ça ? Le vendeur de Zara ?
- Oh non ça lui est passé ça !
- Le type en costume qu’il croise tous les jours à 17h30 rue Montorgueuil ?
- Non plus. Lui ça fait au moins trois mois qu’il ne m’a pas saoulé avec. T’es carrément pas à la page Boris ! C’est le guitariste de Beaubourg maintenant ! Je l’ai invité et il a dit oui ! Enfin oui puisqu’il est américain ! [pathétique imitation de Jane Birkin] Bref trop bon-ne soi-rée en pers-pec-tive !
- Ok. Ben à ce soir alors !
- Oui à ce soir mes loulous ! Ah au fait ! Appelle ton binôme, elle déprime depuis que tu es parti et je crois qu’elle te fait même un tantinet la gueule. Bon je file moi, je suis attendu ! »
Je regrettais déjà d’avoir quitté Rouen et sa quiétude provinciale pour Paris et ses mondanités obligatoires si on ne voulait pas être mis au ban. Pourquoi Boris n’avait-il pas dit non ? Un bon, gros non franc et massif. Pourquoi est-ce que je n’étais pas sorti de ma légendaire réserve pour clamer haut et fort que non, leur soirée de crétins argentés ne me disait rien et qu’ils ne me faisaient vraiment pas rire ? Imaginez une foule de petits Jean Sarkozy qui boivent du Dom Pé et ricanent bêtement et vous serez encore loin du compte. Je recommençais à me faire tous les films possibles sur ma rencontre avec Virgil et celui qui, de loin, me faisait le plus peur était celui où Virgil tel une Glenn Close au meilleur des années 80, arriverait, empoignerait fermement ma bite à travers mon jean et me susurrerait d’une petite voix menaçante et mielleuse « Boris est à moi, je te laisse 24h pour quitter le pays ». Un brin exagéré je pense.
« Toi, tu es en train de cogiter.
- Non, qu’est ce qui te fait dire ça ?
- Peut-être le fait que tu as dû, au bas mot, rentrer dans quinze personnes en l’espace d’une minute. Tu nous fais un remake du clip de The Verve ou quoi ?
- Non je pensais juste à ce soir, c’est tout. Oh excusez-moi madame.
- Et de seize ! Et c’était un homme. Oui merci, je me doutais un peu que tu pensais à la soirée. On peut encore annuler tu sais.
- Non, on va y aller, ça te fait plaisir.
- Le mieux serait que ça nous fasse plaisir à tous les deux. Tu vas où là ? C’est ce métro là qu’on va prendre !
- Désolé. Non, c’est bon, on va y aller.
- Quel enthousiasme ! Pourquoi tu ne l’as pas dit direct quand je te l’ai demandé ?
- Parce qu’il y avait André et que je ne voulais pas le vexer. Ça ne se fait pas trop.
- Qu’est ce qui ne se fait pas ? D’être franc ? André a beaucoup de défauts mais si tu lui avais dit ce que tu en pensais, il ne s’en serait pas formalisé du moins il serait vite passé à autre chose.
- Je ne savais pas. Mais de toute façon, autant y aller, ça ne sert à rien de reculer l’instant de ma rencontre avec Virgil.
- Ah, c’est donc ça qui te fait peur ? Ne t’en fais pas comme ça. Virgil est un petit merdeux pendant les cinq premières minutes et après il est adorable. Il va juste essayer de te tester mais maintenant que tu le sais, tout va aller comme sur des roulettes. Non ?
- Si tu le dis… »
Il était un peu plus de 14h lorsque nous sommes arrivés chez Boris. Je commençais déjà à compter les heures qui me séparaient de la fameuse soirée. Plus que sept heures. Un peu moins si l'on comptait le trajet pour aller jusqu’à chez André. L’appartement était en désordre. Des bouteilles vides, des cendriers pleins, des vêtements éparpillés ça et là, des petites culottes, des collants.
« C’est Eléanore qui a mis tout ce bazar ?
- Ouais sans aucun doute. C’est la seule à avoir les clés de chez moi. Elle a dû venir quelques jours ici. Elle nous a fait sa petite crise habituelle, je lui manquais trop alors elle a foutu le bordel. Je vais l’appeler d’ailleurs, ça sera fait comme ça. Si t’as soif, sers-toi, il doit bien rester des trucs dans le frigo. »
La cuisine était comme le reste de l’appartement un désordre sans nom. La vaisselle débordait de l’évier. Le plan central était recouvert de miettes et de verres à moitié vides et comme je m’y attendais, le réfrigérateur était un synonyme du désert de Gobi. Par contre, sur des étagères dissimulées par un rideau en vichy noir, je fus surpris de trouver des dizaines de livres de cuisine. Il y en avait de toutes les tailles et pour tous les goûts, des potées auvergnates aux smoothies, des plats végétariens aux verrines, des recettes de grand-mères aux 1001 façons de faire des cheesecakes. J’étais abasourdi. Ce garçon avait-il seulement un défaut ? Pourquoi est-ce qu’il ne m’en avait jamais parlé ?
« Ah, toi tu as trouvé la caverne d’Ali Baba ?
- C’est dingue tous les livres que tu peux avoir ! Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?
- Quoi ? Que j’avais des bouquins de recettes ?
- Mais non imbécile ! Que tu adorais faire la cuisine. En te voyant, c’est pas la première chose qui vienne à l’esprit. La première fois que je t’ai vu, je ne me suis pas dit « Punaise ce type a la tête du mec qui ne loupe jamais ces œufs cocotte ! » T’es vraiment trop cachottier toi ! Tu vois qu’on a encore du chemin à faire avant de bien se connaître ?
- Ouais. Sans doute. Enfin si je n’en ai jamais parlé c’est surtout parce que ça fait toujours sourire quand je dis que j’aimerais en faire mon métier. Et puis, ce n’est pas non plus une information de la plus haute importance.
- Je trouve ça important moi. Et tu t’en fous de ce pensent les autres ! Non ?
- Ouais mais pas là. Pas quand ton père te pousse à devenir quelqu’un de bien et pas un larbin qui se tue à la tâche pour une misère. Ce n’est pas moi qui le dis ça, c’est lui. Et je ne te parle même pas de mon grand-père. Pour un ancien ministre, avoir un petit-fils cuistot c’est pas un motif de fierté. Alors je me suis écrasé et j’ai mis ça de côté.
- T’aurais jamais dû Boris. Si c’est ce que tu aimes, tu devrais foncer.
- Ce n’est pas si facile ! Dans quel monde tu vis ? Je ne peux pas dire merde à toute ma famille juste pour donner libre cours à mes lubies ! Si toi tu peux, génial ! Pas moi. Et puis je ne peux pas être le fils indigne qui a toutes les tares. Je suis déjà pédé, je ne vais pas en rajouter dans le déshonneur. C’est impossible. Tu comprends ça ?
- Oui. Enfin non, je ne comprends pas. Pas du tout même. Pourquoi tu t’énerves déjà ? Et puis la vie que tu te prépares c’est la tienne, ta vie, ce n’est pas celle de ton père, de ton grand-père ou de je ne sais pas qui encore ! C’est ta vie Boris. Tu sais ce que tu veux faire ! Alors fonce ! C’est trop important ! Tu te rends compte de la chance que tu as ? Moi, je ne l’ai pas cette chance ! Je suis prof mais ça ne me plait pas. Je patauge là. Je fais ça juste parce que je sais faire, c’est tout. J’ai vraiment l’impression de ne servir à rien. Tu la vois la différence ? Et être cuisinier n’a jamais été déshonorant qui plus est. C’est n’importe quoi !
- C’est peut-être n’importe quoi mais c’est comme ça que ça marche dans ma famille. Excuse-moi de m’être énervé mais je n’aime pas trop parler de ça. Faut me comprendre. Je te laisse deux heures, je vais aller voir Eléanore. Elle ne va pas bien. Fais comme chez toi surtout, je ne serai pas long. »
Puis il a disparu de l’encadrement de la porte, je l’ai entendu prendre ses clés, ouvrir la porte d’entrée puis la refermer. Je ne savais pas quoi penser. J’avais souvent eu affaire à des gens qui, sous prétexte d’une absurde pression familiale, laissaient tomber leurs rêves de gosse si réalisables soient-ils. Je n’avais jamais compris et ce n’était pas maintenant, que ça allait changer. Qu’est qu’il fallait que je fasse ? Qu’est ce que je pouvais bien faire ? J’allais devoir me transformer en une espèce d’Amélie Poulain [la coupe de cheveux et l’accent de titi parisien en moins] pour lui faire comprendre qu’il devait à tout prix faire ce qu’il aimait ? En cet instant, un fond de coca zéro éventé dans la main gauche, je ne savais pas du tout comment procéder. Mais tout ce que je savais c’est que pour une fois dans ma vie, j’avais le sentiment que j’allais pouvoir être utile.
Bon peut-être pas autant que les ustensiles, emporte-pièces et autres moules en silicone qui peuplaient ses placards, mais à ma manière et ça, c’était déjà pas si mal.
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