lundi 26 octobre 2009

Chapitre 6 -Petit Journal Gratuit-



Dimanche 9 Août

  
Il était plus de 19h lorsque j’ouvris la porte de chez moi. Nous étions dimanche et j’avais un cafard monstre. Je venais de passer le plus magnifique des week-ends et maintenant, c’était fini, retour à la réalité. Mon appartement était mignon et cosy certes mais je ne pouvais m’empêcher de le comparer à celui de Boris. Un large atelier d’artiste mansardé avec vue imprenable sur la Seine et Notre Dame de Paris. Et puis surtout Boris me manquait. Avec lui j’aurais même pu vivre dans un taudis grouillant de cancrelats. Avec lui la vie réelle semblait tellement plus douce. Nous avions décidé de nous retrouver la semaine prochaine. Je comptais déjà les jours. David Bowie avait retrouvé sa voix, c’était déjà un point positif. J’eus droit à un concert ininterrompu de miaou de toutes nuances pendant dix bonnes minutes. Malheureusement, ne parlant pas encore couramment le chat, je ne savais pas trop quoi en penser. Me disait-il « Super t’es rentré mon petit maître adoré ! » ou bien « Putain ! Si c’est pour jamais être chez toi, fallait mieux prendre une plante verte, maître à la con ! ». Bizarrement, je penchais quand même pour la seconde proposition. Résolu à me faire pardonner, je lui donnai un sachet entier de pâtée petits pois/lapin qui eut pour effet de lui couper le sifflet automatiquement. Voilà ce dont j’avais besoin, de la tranquillité pour pouvoir faire le point posément et surtout, retrouver la totalité de mes esprits.

Bien entendu, ce silence cotonneux ne dura que quatre minutes chrono et fut brisé par le vibreur de mon téléphone. Pas besoin de regarder l’écran, je savais déjà qu’il s’agissait de Norma.
« Hey ! C’est bien toi que j’ai entendu dans l’escalier ?
- J’imagine que cette question est purement rhétorique. Tu sais très bien que c’est moi !
- Oui bon j’avoue, cette approche qui se voulait très fine est un pur échec. Alors ? Alors ? Tu racontes quoi ? C’est l’amour fou ?
- Euh, oui je crois qu’on peut appeler ça comme ça. C’est très bizarre en fait.
- Quoi ?
- Je n’ai jamais vécu un truc comme ça.
- Faut que je te rafraîchisse la mémoire ? Avec Elias c’était un peu ça aussi quand même.
- Ça avait mis plus de temps. C’est tellement soudain là. Et puis Boris est tellement différent d’Elias. Il me manque déjà, tu te rends compte Norma ? Je suis en train de devenir comme ces gens niais que je déteste d’habitude. J’ai l’impression d’être une moule accrochée à son rocher.
- Très jolie métaphore.
- Oui je trouve également. Tu veux monter ? Je dois bien avoir un fond de vin blanc qui traîne dans le frigo.
- Je suis avec Clara là.
- Oh non pas elle ! Ben montez toutes les deux ! Allez zou ! »

Trois verres de Chardonnay plus tard.
« Et donc, tu le revois quand ?
- Vendredi prochain. J’ai tellement hâte ! Il est si beau !
- Génial… Tu l’aimes juste parce qu’il est beau ? C’est nul. Heureusement que tout le monde ne fonctionne pas comme toi parce que sinon moi j’aurais plus qu’à aller m’enfermer au couvent des Ursulines. Du haut de mon mètre 53 j’aurais plus qu’à me pendre.
- Encore faudrait-il que tu trouves un escabeau à ta taille. Et ça c’est pas gagné…
- Ha ha ha. Merci pour ton soutien vieille garce ! Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des gros seins et d’être monté sur pilotis.
- Euh, question nichons, tu ne peux pas trop te plaindre Norma.
- Bon, ça y est, les deux mégères ont fini de se crêper le chignon ? Je voudrais encore vous éclabousser mon bonheur au visage. Non mais sérieux, Vous ne trouvez pas ça louche vous ? Y’a encore une semaine, j’étais au fond du trou en train de manger les pissenlits par la racine.
- C’est le karma ça. La roue tourne comme dirait  la célèbre philosophe Zaho ! »

Puis on a commencé à avoir faim alors Maïté et Micheline ont proposé de faire une tarte. Assis, sur mon canapé, David Bowie sur les genoux, je repensais à son visage, son sourire. J’avais beau tourné cette rencontre dans mon crâne, je ne comprenais pas comment tout ça m’était arrivé. Je n’avais pas l’habitude de prier Dieu mais là j’avais presque envie de lui dresser un autel. Mon téléphone [toujours lui] me ramena à la réalité et fit, par la même occasion, sursauter le chat qui se carapata dans ma chambre non sans faire quelques dérapages incontrôlés sur le carrelage du salon.
« Putain les filles ! Il arrive !
- Qui ça ?
- Ben son Boris ! T’es cruche ou quoi ?
- Oui Boris. Il est dans le train là, il arrive dans cinquante minutes. Il me dit dans son message de ne pas venir le chercher, qu’il va trouver mon immeuble tout seul.
- C’est trop cool. Si ça c’est pas le Grand Amour, je ne m’appelle plus Clara !
- Mais non c’est pas trop cool ! Vous avez vu l’état de mon appart ? Je ne peux pas l’accueillir dans ces conditions !
- Exagère pas. De toute façon, tu ne rivaliseras jamais avec son appart de bourge.
- Ça ne me remonte pas trop le moral ça. Y’a trop de bordel. Et puis la litière de David pue et les draps ne sont pas changés.
- Toi occupe toi des draps et Clara et moi on va changer la litière et passer l’aspirateur. Et puis brûle un peu de papier d’Arménie pour l’odeur.
- A ce niveau là, c’est plutôt l’Arménie toute entière qu’il faudrait brûler. Deux feuilles ne vont jamais suffire. »

J’eus même le temps de faire la vaisselle qui squattait mon évier depuis trop longtemps. Bon ça n’était pas encore Versailles mais c’était déjà mieux. Et puis à dire vrai, on ne doit pas se sentir très à l’aise à Versailles, la déco est un tantinet chargée quand même.
« Merci vraiment les filles, je ne sais pas ce que je ferais sans vous.
- Certainement pas grand chose. Tu vivrais dans ta crasse, tu aurais des poux, des puces et j’en passe.
- Ouais, même ton chat serait plus évolué que toi c’est peu dire !
- Vous croyez que je devrais quand même aller le chercher à la gare ?
- S’il t’a dit que c’était bon, laisse le faire. Faudrait pas commencer à l’infantiliser. C’est ton copain, pas ton môme. Et puis il va être amené à faire ce trajet assez souvent. Autant qu’il l’apprenne dès maintenant. 
- Je crois que j’ai besoin d’un joint.
- T’es sûr que ça va Simon ? C’est pas tous les jours que je t’entends dire ça. Je vais te chercher ça !
- Et moi je rentre. Tiens moi au courant surtout ! Je suis contente pour toi tu sais.
- Merci pour tout Clara. »

Le joint fut vite terminé. Je fixais l’horloge de mon magnétoscope. Le temps ne passait pas. Je me sentais un peu plus calme. Il n’allait plus tarder maintenant. J’avais peur qu’il trouve mon intérieur miteux. C’est vrai que j’habitais une des plus jolies rues de Rouen mais c’était loin de faire le poids face à son appartement digne d’un magazine de déco. De toute façon, chez Boris, tout semblait sortir d’un magazine. Lui déjà, même s’il avait nié avoir fait la couverture d’un magazine que j’achetais souvent [j’étais convaincu du contraire]. Son appartement qu’on trouverait aisément dans Elle Décoration. Et son compte en banque aussi. Un article passionnant pour Capital. Bref, moi, j’étais juste un tout petit journal gratuit à côté. Un truc inintéressant imprimé sur du mauvais papier. Autant être lucide. Je voyais très bien le genre d’articles qui auraient pu me concerner.
  • Votre Physique : Apprenez à faire avec, malgré tout.
  • Votre Appartement : Des solutions pour enfin venir à bout de l’humidité.
  • Votre Budget : Collectionnez les bons de réduction pour faire de vraies économies.
Pas très reluisant tout ça. L’interphone retentit. Machinalement je regarde à la fenêtre. Il me voit, me sourit.
Je lui ouvre en priant pour qu’il ne remarque pas tout de suite que lui et moi nous ne venons pas vraiment du même kiosque à journaux.

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