mercredi 17 mars 2010

Chapitre 20 - Des pages à Tourner - [1ère partie]


  Dimanche 6 Septembre


Nous étions à Paris depuis la veille. Il fallait bien que nous nous changions un peu les idées après le nouveau coup d’éclat de mon ex que je préfère ne plus citer, on ne sait jamais. Peut-être est-il comme Voldemort, plus on parle de lui, plus ça lui donne de la force ? Et puis aussi parce que Boris voulait récupérer quelques affaires. Après tout, s’il vient s’installer dans mon appartement, autant que celui-ci devienne un chez nous plutôt qu’un chez moi. Après une longue journée de samedi passée à faire toutes sortes de choses qu’on ne décrit pas quand on est respectable, nous avions décidé sur un coup de tête de partir. Enfin c’est Boris qui l’avait décidé et n’y voyant pas d’inconvénient, je l’avais suivi sans dire un mot. Non, non, je ne suis pas un homme soumis, je suis juste amoureux. Vous verrez quand ça vous arrivera. C’est vraiment quelque chose que j’aime chez Boris, ce tempérament fougueux qui fait qu’il ne se pose pas toujours des dizaines de questions avant de faire un truc. Il fonce et la plupart du temps, il ne le regrette pas. Je l’admire, vous n’imaginez pas à quel point. Certains diront [des envieux ?] que quand on a de l’argent et une belle tronche, la vie est plus facile et on n’a pas besoin de se poser des questions. Je leur répondrai simplement que ce n’est certainement pas aussi simple que ça.
Nous sommes donc arrivés vers 22h30 ce samedi. Il faisait déjà nuit et régnait un calme presque douteux autour de Saint Lazare. L’heure bâtarde entre le moment où les gens rentrent au bercail après une journée de vagabondage dans les magasins et celui où les fêtards vont prendre possession des lieux jusqu’à l’heure où les boulangeries ouvriront et leur vendront les premiers croissants. Un détour par un des meilleurs Coréens de Paris [rue Sainte-Anne] plus tard, nous voilà chez Boris. L’appartement semblait tout triste, comme s’il sentait que bientôt son propriétaire allait déserter les lieux.
« Ça ne te fait pas bizarre de te dire que bientôt tu vas quitter cet endroit ?
- Non pourquoi ? Je vais m’installer avec toi, c’est cent fois mieux.
- Attends, faudrait pas exagérer non plus. Tu vis dans un appartement de fou. T’as une vue comme je ne l’imaginais pas possible à Paris et tu vas tout laisser pour emménager dans mon 60 m² avec vue imprenable sur... l’immeuble d’en face.
- Peut-être mais dans la plus jolie rue de Rouen. Et surtout avec le plus beau mec de Rouen. Donc je ne perds pas au change.
- Tu sais trouver les mots justes, vieux flatteur. Mais quand même je ne peux pas m’empêcher de craindre que tu vas le regretter un jour.
- Et voilà. Je l’attendais celle-là. L’oiseau de mauvaise augure is back après seulement 24h de congé ! Un record !
- C’est pas ça...
- Pourquoi crois-tu que je vais regretter ? Tu essayes de me faire passer un message subliminal ?
- Ben non. Je suis content que tu viennes vivre avec moi. C’est même moi qui te l’ai demandé, t’as oublié ?
- Non, non. Donc tu es heureux que je vienne à Rouen ?
- Evidemment ! Tu t’imagines quoi ?
- Tant mieux ! Mais dis-le alors ! Crie-le même ! Exprime-toi Simon !
- OUI, JE SUIS HEUREUX ! JE SUIS LE PLUS HEUREUX DES HOMMES si tu veux tout savoir ! Et je t’aime Boris. Non, attends. JE T’AIME ! JE T’AIME !
- Ah ouais ! Carrément ? Mais moi aussi JE T’AIME SIMON !
- On est dingues. Et on va réveiller tes voisins en plus.
- Il n’y a pas de danger vu l’épaisseur des murs. Et mais j’y pense, si on ouvrait une bouteille de champagne pour fêter ça ?
- Je ne dis pas non. Tu en as ?
- Oui, enfin sauf si Eléanore l’a sifflé. J’ai été à bonne école tu sais.
- Ah ouais ? Tes parents sont du genre à toujours avoir du champagne au frais ?
- Non, non. J’ai juste regardé à outrance Absolutely Fabulous. »

Le lendemain matin, j’étais le premier levé et aussitôt ma paupière droite ouverte, la première question qui m’assaillit fut « Mais comment est-ce qu’on va faire avec toutes les affaires qu’il a ? ». Une soudaine angoisse qui ne fut nullement apaisée lorsque une deuxième question me tomba dessus « Et ses meubles comment est-ce qu’ils vont passer par la porte si étroite de mon immeuble ? ». Et le dernier coup de poignard fut porté par l’ultime et non moins capitale interrogation « Mais dans quoi est-ce que je m’embarque ? ». Vite, il fallait que je prenne l’air. De l’air, oui, ça allait m’aider à retrouver mes esprits. Toujours garder en tête que chaque problème a sa solution. Mais est-ce vraiment un problème ? J’emménage avec l’homme que j’aime et on va être heureux c’est tout. Mais non, c’est loin d’être tout en fait. C’est tout sauf tout. On va se marcher sur les pieds. A chaque pas, on va se cogner dans un meuble. Et puis il y a David Bowie. Il n’est pas bien grand mais sa présence se fait sentir. Arrête Simon. Respire. Une cigarette. Si seulement j’avais une cigarette. Ou même de l’herbe, je ne dirai pas non. Peut-être que Boris a un paquet de cigarettes quelque part. Pas là. Ah là, je suis sûr que dans ce tiroir, je vais trouver mon bonheur. Merde. Rien...
« Tu cherches quelque chose mon chéri ?
- Non. Rien du tout. Rendors-toi.
- T’es sûr que ça va ? T’es tout pâle ?
- Oui, oui ça va. Tu n’aurais pas des cigarettes à tout hasard ?
- Des cigarettes ? A 9h du matin ? Et tu vas continuer à prétendre que ça va pendant combien de temps ? Qu’est ce qui te tracasse ?
- Mais rien. Rien du tout. Enfin si, tes meubles, ta montagne d’affaires. Tous tes bibelots, tes livres, tes tapis, tes tableaux. Et plus j’ouvre des tiroirs, plus j’en découvre ! On ne va jamais réussir à tout faire entrer dans mon appart. Je crois que je vais descendre acheter des clopes.
- Non attends Simon. Reste là. On va au moins terminer cette discussion. Qui a dit que j’allais emmener le contenu de mon appart chez toi ? Tu m’as entendu le dire une fois ?
- Non... Mais je croyais que ça coulait de source. Regarde Pierre. Quand il est parti, il a tout déménagé.
- Ben tu te fais des idées. Je vais ramener quelques trucs auxquels je tiens. Un ou deux meubles. Et le reste, ça restera ici. Cet appartement est à mes parents. Je n’ai pas besoin de le vider.
- Mais oui, je suis con.
- Je n’irais pas jusque là mais on va dire que le réveil est plutôt corsé avec toi. Même pas besoin de café, c’est cool. Et puis, tu sais, même si j’avais dû tout déménager et que je n’avais pas pu tout emmener, j’aurais vendu ou donné la plupart de mes affaires. Ça ne m’aurait pas dérangé. Il faut savoir tourner des pages parfois. Et puis ce ne sont que des trucs, rien de bien grave.
- Je suis désolé. Je me sens tellement bête. Tu ne m’en veux pas ? Moi et mes états d’âme...
- Ouais... Mais si tu as d’autres problèmes existentiels de cet acabit, j’aimerais que tu m’en parles maintenant avant que tu repartes en vrille. Et puis, tiens, pour que je t’excuse vraiment, va donc nous acheter des croissants mon chéri. »

Vers 13h, Eléanore nous a rejoints. J’appréhendais un peu la confrontation, trop persuadé qu’elle allait nous resservir le couplet de la pauvre petite fille riche abandonnée par son jumeau tombé dans les griffes du grand et maléfique Simon. Je me fourrais le doigt dans l’œil. C’était moi où ces derniers temps, je n’arrêtais pas de me faire des films ? Elle plaisantait et n’arrêtait pas de répéter qu’elle était vraiment contente pour nous. Le monde à l’envers. A son arrivée, on avait déjà rempli deux gros sacs de livres, papiers et objets en tout genre. La route jusqu’à mon appartement allait être rude si l’on y réfléchissait bien. Métro + Train + Marche + Charger comme des Mulets = la Grosse Galère en Perspective.

« Vous allez lutter avec tout ce bordel !
- C’est exactement ce à quoi je pensais.
- Mais non ! Oh et puis Eléanore, tu ne vas pas t’y mettre. J’ai déjà assez de Simon dans le genre rabat-joie.
- Je ne suis pas rabat-joie. Je suis juste terre à terre, nuance.
- Ouais, appelle ça comme tu veux, t’es chiant, t’es chiant !
- Et ben, la vie de couple promet si tu le trouves déjà chiant !
- T’es contente, hein ? Ça t’arrangerait bien. Garce va !
- Oui, c’est mon deuxième prénom. Putain, regarde Boris ce que j’ai retrouvé !
- Quoi ? Oh non, range-moi ça. Ou tiens, jette-le même. Regarde, il y a un sac poubelle là-bas.
- C’est quoi ?
- C’est rien.
- Pourquoi tu dis ça ? Ça n’est pas rien. Ce sont les poèmes que Boris a écrits il y a deux ans environ.
- Eléanore je t’en prie.
- Arrête Boris, ils étaient magnifiques.
- Stop, je ne veux plus en parler. C’est du passé. Ça m’a fait du bien de les écrire sur le coup mais maintenant, je ne veux plus avoir à les relire. Je les trouve cons.
- N’importe quoi. Je peux les garder ? Promis, tu n’en entendras plus parler. Dis oui Boris.
- Fais en ce que tu veux.
- Pourquoi tu les rejettes comme ça ? Je peux y jeter un œil ?
- J’aimerais mieux pas. Comme j’ai dit, c’est du passé et il y a des choses qui ne méritent pas d’être re-déterrées.
- Tu exagères un peu de dire ça ! Dois-je te rappeler que c’est toi qui insistes pour qu’on se raconte tout ? Et puis dans le genre passé qui ressurgit, t’as eu un gros aperçu du mien il y a à peine deux jours. Déjà oublié ?
- Peut-être mais j’ai écrit ces trucs quand j’allais vraiment mal. J’étais pire qu’au fond du trou. Maintenant ça va mieux, ça va bien même et ça m’embête d’avoir à repenser à tout ce merdier.
- Tout ce merdier comme tu dis fait partie de toi donc j’ai le droit de savoir. Je veux te connaître moi. T’as oublié notre promesse ?
- Ouh la, on se croirait dans un mauvais épisode de Dawson là. Faut pas être gnangnan comme ça les gars, c’est mauvais pour la santé. Bon, on va faire un truc. Boris, tu vas m’accompagner au Starbucks et pendant ce temps-là, Simon, tu regardes les poèmes. Quand on revient, tout le monde fait comme si de rien n’était et moi, ce soir je les embarque et on n’en reparle plus jamais. Ok ? Comme ça, ça te laisse une bonne demi-heure. Boris, t’en dis quoi ?
- J’en dis que t’es chiante à toujours vouloir décider pour tout le monde. Mais bon, ok... J’imagine que ces poèmes font partie de moi alors tu as le droit d’en prendre connaissance. Par contre, pas un mot quand je reviens.
- C’est promis. »

J’aurais mieux fait de me casser les deux jambes plutôt que de faire une telle promesse. A peine la porte refermée, je m’assis au soleil sur le petit balcon et ouvrit non sans une certaine fébrilité ce recueil de poèmes intitulé [dés-amours]. Ce que je tenais entre les mains m’avait l’air d’être hors de prix. J’allais, si j’en croyais Boris et Eléanore, ouvrir une porte du passé et dans ces cas là, on ne sait jamais si ça sera positif ou négatif. En les lisant, je compris tout de suite [pas besoin de sortir de Saint-Cyr d’un autre coté] qu’ils résultaient d’une très douloureuse histoire d’amour. Qui pouvait-il bien être ? Virgil ? Non. Peu probable. Ou bien, en le considérant maintenant comme son meilleur ami, Boris serait sacrément masochiste. Qui ça alors ? Ils étaient peut-être plusieurs à lui avoir brisé le cœur ? Pourquoi est-ce qu’il ne m’en avait jamais encore parlé ? Et pourquoi diable avais-je promis de ne pas ramener le sujet sur le tapis ? Comme tout poème, ceux-ci racontaient ce que Boris voulait bien raconter mais était-ce la vérité ? Que s’était-il passé réellement ? Un, surtout, m’interpella et me donna la chair de poule. Il s’intitulait Parce qu’Eux. Je pouvais tellement imaginer ce qu’il avait ressenti à cette époque. J’avais tellement vécu les mêmes sentiments, les mêmes sensations. J’avais eu tellement mal. Il m’avait fait tellement mal. Et cette douleur maintenant, nous la partagions. Elle nous était commune. La fusion était telle entre nous que même les souffrances arrivaient à nous unir. Et plus je lisais et relisais ce poème ...
 

Parce qu’eux
Ne m’ont pas donné le choix ;
Choyé je ne le fus pas
Dans leurs bras,
Entre leurs doigts.

Parce qu’eux
Ont abusé de moi,
M’ont usé,
Utilisé,
Epuisé
Par leurs larmes,
Leurs cris,
Leurs baisers.

Parce qu’eux
Sans moi
Ça ne fait plus deux
Mais un bourreau
Sans sa victime.

Parce qu’eux
Ont fait partie
De moi
Un jour, une nuit
Puis sont partis
Sans un mot, sans un bruit ;
Me laissant à mon mal être,
A mon envie d’être
Tout sauf ce que je suis là,
Tout sauf une forme mal faite.

 Parce qu’eux
Même si je veux les oublier
N’ont de cesse de me hanter,
De m’envahir,
De détruire
Ce qui reste de sain,
De bien
En moi.

Parce que moi
Sans eux
Ce n’est plus moi
Mais juste quelqu’un
Qui ne se tient pas droit
Et qui fait n’importe quoi…


... plus un besoin sauvage, incontrôlable de serrer Boris le plus fort possible se faisait sentir. Je crevais d’envie de lui faire comprendre que jamais, plus jamais il ne ressentirait ça. Tout ça c’était du passé désormais. Une page se tournait. Nous serions heureux et ce, à n’importe quel prix. J’entendis la clé tourner dans la serrure. Ils étaient déjà de retour et il me restait une vingtaine de poèmes que jamais plus je n’aurais l’occasion de lire. Tant pis. Comme promis, je refermai le manuscrit, le posai sur le lit et fis comme si jamais je n’avais lu le moindre vers écrit par Boris. J’allais devoir tenir ma promesse. Du moins, pour le moment. Et puis, il était déjà presque 16h30 et nous avions encore une montagne de choses à trier.



2 commentaires:

  1. Magnifique chronique et surtout magnifique poème, j'en avais la chair de poule en le lisant!! BRAVO encore une fois!!
    Ta plume est jolie, tendre, touchante...

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  2. Merci...
    Je ne sais pas quoi dire d'autre, je suis tout rouge...

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