Vendredi 4 Septembre
Je ne sais pas vous mais moi, parfois, j’aimerais juste me préparer au meilleur. J’admire les gens [y’en a-t-il beaucoup ?] qui ont cette propension à juste envisager du positif dans leur vie. Moi, ce n’est pas trop mon fort. Et même si j’essaye de faire des efforts, je suis encore loin d’exceller dans cette discipline. Il neige. Certains penseront « Oh c’est beau la neige ! Allons faire un bonhomme ! J’apporterai la carotte pour le nez ! », ce n’est pas mon cas. Dès les premiers flocons, je me demande si les métros circuleront comme d’habitude, si j’arriverai à atteindre la station en gardant un minimum de dignité [il faut bien avouer qu’on a rarement l’air distingué sur des trottoirs enneigés]. Et c’est un exemple parmi tant d’autres. Tiens, j’en ai un autre là ! Vous savez quand les premiers jours chauds arrivent ? Normalement, il faudrait s’estimer heureux et courir vers la terrasse de café la plus proche et savourer cet instant béni où le soleil inonde son visage. Moi, j’avoue la première chose à laquelle je pense ce sont tous les insectes volants non identifiés qui me tourneront autour faisant monter mon taux d’adrénaline dans des hauteurs insoupçonnées. Mais je vous rassure, je cours quand même me mettre en terrasse. Je ne suis pas chiant à ce point, loin de là. Je suis simplement comme ça. C’est moi, Simon. Enfin, vous commencez à me connaître un peu. N’est-ce pas ? Je l’espère en tout cas.
Mais bon, comme je l’ai dit, j’essaye de faire des efforts. Surtout depuis que je suis avec Boris. J’essaye de prendre le bonheur pour argent comptant et le pire, on avisera s’il pointe le bout de son affreux nez. C’est sûr, des fois, je fais des petites rechutes mais Boris n’est jamais bien loin pour m’aider à me relever. Alors, ce soir de septembre lorsque le pire s’est invité sans prévenir [il envoie rarement une lettre en recommandé avec accusé de réception], je l’ai légèrement mal pris. Il ne faudrait pas abuser quand même ! Je n’avais qu’une seule envie ce soir là,
p-a-s-s-e-r u-n-e b-o-n-n-e s-o-i-r-é-e.
Etre avec Boris, Norma et quelques bonnes bouteilles. Savourer un délicieux repas [qui le fut en effet, je préfère le dire maintenant car après, dans le feu de l’action, j’oublierai de rendre grâce à Boris], rire et surtout préparer la soirée du siècle. La vraie soirée du siècle ! Pas une en papier mâché comme celle d’Eléanore [désolé Eléanore mais hormis le fait que j’y ai rencontré Boris, ta soirée craignait un brin]. Alors oui, on peut dire que le début de soirée fut fidèle à mes attentes. On a bu (des mojitos puis du chianti), on a mangé, on a eu pas mal de fous rires surtout en essayant de reproduire la chorégraphie [grotesque ?] de She Wolf de Shakira. Et puis on a discuté de ma soirée d’anniversaire, ma Simon’s Colourful, Eccentric and Funky B-Day Party comme l’a appelé, presque naturellement, Norma. Comme elle l’avait annoncé, elle avait amené ses bristols. Ce qui est bien avec Norma c’est que même si elle n’est pas du genre très ordonnée, elle a toujours sur elle, avec elle ou à portée de mains, au moins deux bristols pour faire des listes. Elle adore ça les listes ! Je la comprends, c’est aussi un des grands bonheurs de ma vie. Dresser des listes. Les films que j’ai adorés, les actrices que je déteste, mes jus de fruits préférés, les tenues les plus improbables de Mariah Carey et je pourrais en citer des dizaines d’autres. Mais bizarrement, je crois que vous avez envie que j’aille droit au but et que j’en vienne au fait. On a donc fait des listes. La liste des invités: Clara, Hedi, Sara, Eléanore, André, Thad, Justin, Marjorie, Sultana, Margo, Joseph, Félix, Baptiste, Rodrigue et deux ou trois autres personnes sur lesquelles nous n’étions pas d’accord. La playlist, bon dosage de Lady Gaga, David Bowie [le vrai pas mon chat], Ebony Bones et Blondie [plus quelques titres de Madonna, après tout on ne pourra rien me refuser ce jour-là !], la bouffe [essentiellement madeleines salées et cupcakes flashy] et l’alcool [champagne rosé ou rien ! du crémant ? bon ok...]. Bref, vous l’aurez compris, cette soirée était parfaite et je me voyais bien la faire durer jusqu’au petit matin.
« Et si on sortait là ?
- Pour aller où ?
- J’en sais rien ! La Luna ?
- Ah ah ah. Tu me fais trop rire Simon. Combien de fois t’as refusé d’y aller alors qu’il y avait des soirées cool et là, d’un coup, t’as envie d’y aller !
- C’est quoi La Luna ? C’est loin ?
- Non c’est une boîte à dix minutes à pied, même pas.
- J’ai envie de danser ! J’ai envie de sortir et de me mettre la tête à l’envers !
- Ah ouais carrément ? La tête à l’envers, rien que ça ?
[soudain, l’interphone. Nous nous regardons tous pendant quelques secondes]
- Je me demande bien qui ça peut être. Il est quelle heure ?
- 00h34.
- C’est peut-être Clara ? Attends bouge pas je regarde à la fenêtre. »
Ça n’était pas Clara. C’était Elias. Une fois de plus. Comme s’il n’avait pas compris lors de son dernier coup d’éclat d’il y a dix jours, il refaisait une tentative qu’il savait totalement vaine mais il essayait quand même. Il revenait me hanter. Il n’avait pas sa panoplie du parfait fantôme [drap blanc déchiré au niveau des yeux et chaînes aux pieds] mais c’était du pareil au même. Ce qui faisait toute la différence cette fois-ci, c’est que j’avais deux atouts dans ma manche, Norma était là et Boris aussi. Je ne craquerai plus. J’avais deux options. Ou l’ignorer, ce qui aurait été bien plus facile s’il n’avait pas vu Norma à la fenêtre, s’il n’avait pas remarqué que tout était allumé chez moi et s’il n’avait pas entendu nos rires de hyènes. Ou me mettre à la fenêtre et lui dire de dégager. En entendant ses cris de crapaud mort d’amour qui allaient bientôt réveiller tout le quartier, j’avais aussi envisagé d’appeler la police mais je doutais qu’ils veuillent bien se déplacer pour un énergumène de son espèce qui n’avait de dangereux qu’un petit poing osseux. Ce que je n’avais pas imaginé par contre [vous vous souvenez ? j’essaye de ne penser qu’au meilleur] c’est qu’avant même que je le réalise, Boris quitte le salon en trombe, descende les escaliers quatre à quatre, bien résolu à lui régler son compte.
« C’est bon ? C’est fini là ? T’as fini ton numéro ?
- T’es qui toi ?
- Boris. Le copain de Simon et j’aimerais que tu arrêtes de le faire chier.
- Mais de quel droit tu viens là toi ? De quel droit tu me dis ça ? Simon !
- Il ne descendra pas. Alors fous-lui la paix maintenant.
- Me parle pas toi ! C’est à Simon que je veux parler.
- Vas-y, je suis là.
- T’aurais pas dû descendre, j’aurais pu régler ça moi-même.
- C’est pas à toi de régler ça.
- Ouais ça c’est clair, t’es personne toi alors dégage maintenant.
- T’as vraiment envie de te bouffer mon poing toi ?
- Boris, laisse tomber. Tu vois bien qu’il n’est pas dans son état normal. Remonte avec Norma. Tu veux quoi ?
- Juste te voir et savoir si t’avais réfléchi à ce que je t’ai dit la dernière fois. Et le cd alors ? Tu l’as aimé ?
- Tu vas refaire style tout va bien, la vie est belle et les oiseaux chantent ? Ça ne marchera pas là, désolé. Comme tu as vu, j’ai quelqu’un, je suis heureux avec lui et je-ne-veux-plus-te-voir. C’est clair maintenant ?
- Non mais attends. J’étais sincère la dernière fois. Je peux faire des efforts tu sais. Et puis c’est qui ce type ?
- Ne recommence pas Elias. Ce garçon, je l’aime et tu n’as rien à dire.
- Il est pas fait pour toi, c’est clair et net. Il est trop lisse avec sa belle petite tronche. T’aimes bien les mecs cabossés toi. Les mecs qui ont une âme. Arrête de te mentir. Hein, c’est vrai ?
- Vas-y, c’est bon. Je rentre. Tu me saoules. Tu ne comprends jamais rien. Boris, je l’aime point barre. Toi tu n’existes plus. Tu ne fais plus partie de mon univers alors respecte mon choix et laisse-moi. »
Voilà. Il me fallait être fort, faire les cinq pas qui me séparaient de la porte de mon immeuble et surtout, ne pas me retourner. Je n’allais pas me transformer en statut de sel mais ça pouvait être bien pire. En arrivant dans le hall, Boris était là, assis sur les marches, plus énervé que jamais.
« T’es là ? T’es pas remonté finalement ?
- Je préférais pas te laisser tout seul avec lui. On ne sait jamais. Tu ne m’avais pas dit qu’il était déjà venu te voir ? C’était quand ?
- Ça n’a aucune importance. C’était le même cirque la dernière fois. Il est revenu la queue entre les jambes pour s’excuser, pour me dire qu’il regrettait et pour m’offrir un cd que j’ai même pas écouté d’ailleurs.
- T’aurais pu me le dire quand même. On s’est promis de tout se dire. Et ça c’était suffisamment important pour que tu m’en parles. C’est tout.
- On peut remonter là ?
- Simon, une dernière chose. Tu l’as écouté alors le cd ?
- On t’a dit de foutre le camp. Alors tu te casses maintenant !
- Boris, calme-toi.
- Non je ne vais pas me calmer. Il me casse les couilles ce mec ! Dégage ou sinon...
- Ou sinon quoi ? Tu vas me foutre un pain ?
- Putain, arrêtez. Vous avez quel âge ? Vous n’avez rien à me prouver là. Alors arrêtez. »
J’avais vraiment l’impression que j’étais devenu transparent. Cette phrase n’avait servi à rien. J’étais devenu un objet de convoitise. Et encore, même maintenant, même plusieurs mois après, je n’en suis pas vraiment certain. J’assistais, impuissant, à la lutte entre mon passé et mon avenir. Et les deux, ne voulaient surtout pas laisser gagner l’autre. Tout est allé très vite. Vu la carrure d’Elias, il ne fut pas difficile pour Boris de le mettre à terre et de lui hurler dessus. Et moi, j’étais toujours invisible. J’avais beau agiter les bras, essayer de les séparer, rien n’y faisait. Et l’arrivée en catastrophe de Norma n’y changea rien. Elle aussi, même si ça me fait mal de le dire, ne servit à rien. Les deux mâles se frappaient, se mordaient [oui, oui se mordaient], grognaient des insanités. J’étais dans un mauvais remake de la Guerre du Feu. Et puis, au bout d’une minute trente d’un combat titanesque et acharné, j’ai vu la lueur dans les yeux de Boris, cette lueur qui disait ‘j’ai trouvé comment mettre un terme à tout ça et surtout comment gagner la bataille’. Ce fut bref mais je l’ai vu cette étincelle, associée à un léger rictus en coin. Il attrapa Elias par le col, le traîna jusqu’au robec et l’y poussa. Il n’y a jamais eu beaucoup d’eau dans cette rigole. Dix centimètres tout au plus. C’était bien suffisant vu l’état d’Elias. J’avais pitié de lui. Il était mouillé, défiguré par la colère et en même temps, ses yeux trahissaient une tristesse infinie. Je ne savais pas quoi faire. Alors je ne fis rien. Je restai à côté de Norma, face à Boris qui toisait Elias avec un air de victoire. Elias qui, lui, se releva lentement, difficilement, réajusta sa veste comme pour remettre en place sa dignité et sans un regard de plus, partit. Pendant une dizaine de mètres, je le vis marcher, la tête baissée, je pouvais même l’entendre marmonner puis d’un coup, il disparut. Plus rien, même pas une ombre.
« Je crois qu’il reviendra pas de sitôt.
- Sans doute... Bon on rentre maintenant, j’ai pas très chaud.
- Qu’est ce qu’il y a ? Ça n’a pas l’air d’aller.
- Non, non ça va.
- J’y ai été trop fort ?
- Un peu je trouve.
- Tu voulais quoi ? Il fallait bien lui faire comprendre. Non ?
- Oui. Mais peut-être pas comme ça.
- Bon moi je remonte les mecs. Je vais aller débarrasser.
- Ok. Mais laisse la vaisselle surtout. Ce que je veux dire c’est que je pense qu’il a déjà une piètre image de lui-même et que ce n’était peut-être pas la peine d’en rajouter une couche.
- C’est qu’un pauvre type. Il ne devrait même pas t’inspirer de la pitié après ce qu’il t’a fait. Moi j’ai fait tout ça pour toi.
- Mais je sais. C’est juste que j’ai du mal avec cette virilité dégoulinante qui vous fait vous foutre sur la gueule dès qu’il y a quelque chose qui ne vous plait pas. C’est tout. Ça fait un peu mec de base. Et j’espérais que tu sois au-dessus de ça.
- Je m’en excuse. Ce n’est pas mon habitude mais là il fallait que je fasse quelque chose, que je te venge.
- Je ne me suis pas mis avec toi pour ça. T’es mon copain pas mon garde du corps. Alors ne t’en sens pas obligé. D’accord ?
- Ok. Donc tu ne m’en veux pas ?
- Mais arrête, je ne t’en veux pas. C’est bon, passons à autre chose. La soirée avait trop bien commencé, il fallait que ça gâte de toute façon.
- Oh tu ne vas pas recommencer avec tes histoires de fatalité et de pessimisme à l’épreuve des balles. Allez, viens là mon chéri. »
Il me prend dans ses bras. De la musique vient de mon appartement. Norma a mis le cd des Chansons d’Amour, je souris. Je me réchauffe, Boris m’embrasse sur le front puis sur la bouche. Longtemps. Je suis bien.
« Bon on rentre maintenant ? En plus il y a des types qui arrivent là et je sens que nous voir nous étreindre, ça va pas forcément les faire sauter au plafond.
- On s’en fout ! On est en France merde ! Et puis s’ils ont un problème, je suis prêt à remettre le couvert.
- Ceux-là, ils n’ont pas l'air d'avoir la carrure d’Elias. Allez, viens. Tu ne les entends pas ? Allez, arrête ! Viens Boris »
Croiser des types qui ne comprennent pas trop que deux garçons puissent s’aimer et s’embrasser librement dans la rue ce n’est pas trop le truc que je préfère et peut-être encore moins à plus d’une heure du matin. Arrivés dans mon appartement, remis en ordre par Norma, ils n’étaient déjà plus qu’un mauvais souvenir. Mon passé était loin et mon avenir m’apparaissait sous un jour plutôt rayonnant. Je me trompais sans doute. Ah oui, c’est vrai, plus de pessimisme injustifié. Je reprends. Mon avenir m’apparaissait sous un jour rayonnant. Pourtant si j’avais un peu plus tendu l’oreille, j’aurais sans doute surpris la conversation qui se déroulait dans la rue, deux étages plus bas. Mais ça c’est une tout autre histoire et comme dit Boris, chaque chose en son temps.
- Quoi ? Tu connais ces pédés ?
- Mais ouais ! Putain, le dossier de ouf. Il y en a un, c’est mon prof d’anglais. Celui que je t’ai dit que je sentais pas. Ça change tout mec !
- Tu vas faire quoi ?
- Je sais pas mais ce que je sais, c’est qu’il a pas intérêt à me faire chier cette année. Sinon, il va rien comprendre... »
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