mardi 23 mars 2010

Chapitre 21 - Des pages à Tourner - [2ème partie]



Dimanche 6 Septembre


Et de trois. Trois gros sacs remplis à ras bord d’objets en tout genre. Des cd, des dvd, des vinyles, des livres, plein de livres, des photos, des bibelots de valeur et j’en passe. Si seulement, en portant toutes ces affaires, je pouvais me déplacer une ou deux vertèbres, je pourrais manquer un peu l’école. Ah oui, j’oubliais, c’est moi le prof, je me dois d’être responsable.

« On va peut-être s’arrêter là, non ? On ne va jamais s’en sortir. On reviendra la semaine prochaine prendre le reste si tu veux.
- On a bientôt fini. Le plus gros est fait tu sais.
- Non mais sérieux, t’as soulevé ces sacs ? Ils pèsent le poids d’un âne mort.
- Ils sont un peu lourds mais ça va le faire, fais-moi confiance. Et puis, là, je n’ai plus que mes fringues à mettre dans une valise, et en plus, elle a des roulettes.
- Mouais. Le mieux c’est qu’on prenne un taxi en arrivant. On va moins lutter.
- Le mieux ça serait surtout que vous ayez quelqu’un pour vous ramener à Rouen en voiture.
- Et qui ? Tu connais beaucoup de gens de notre entourage qui ont le permis ? Et je ne vais sûrement pas demander à papa. Si c’est pour qu’il me prenne le choux, pas la peine.
- T’as qu’à demander à Virgil.
- Il ne doit pas être sur Paris. Toujours à droite et à gauche, tu sais comment il est.
- Je l’ai croisé avant-hier. Il n’avait pas l’air de bouger dans les prochains jours. Tu ne crois pas que c’est une bonne idée ? Simon, t’en dis quoi ?
- Franchement vu comme Virgil a l’air de m’adorer, je préfèrerais encore faire Paris-Rouen en trottinette, les yeux bandés.
- Il ne t’aime pas ? Il ne m’a jamais dit ça. Il te trouve timide c’est tout. Enfin je pense...
- Ah ouais ? A la soirée chez André, j’ai eu l’impression qu’il me fusillait du regard à chaque instant. J’étais vraiment mal à l’aise.
- Je crois que tu te fais des idées. Et puis, Virgil est très spécial mais pas méchant.
- Je sais Boris me l’a dit. Essaye de l’appeler si tu veux mon chéri. On verra bien. Je vais prendre sur moi.
- Je peux toujours tenter même si je suis persuadé que ça ne servira à rien. Vous savez où j’ai foutu mon portable ?
- Je crois que je l’ai vu dans la cuisine, sur le bar.
- Ok. J’arrive, je vais l’appeler.
- Alors, t’en as pensé quoi des poèmes ? J’en profite pendant qu’il est à l’autre bout de l’appart.
- Ils m’ont filé des frissons. Je les ai pas tous lus mais il y en a beaucoup de très intenses. Il a dû vivre des moments pas marrants.
- Pire. Tu n’imagines même pas. Il a essayé deux fois de se foutre en l’air. C’était une sale période. Je comprends pourquoi il veut tirer un trait là-dessus. Même si clairement ses poèmes ne méritent pas un tel sort.
- Franchement, j’aurais mieux fait de ne rien promettre. Parce que j’aimerais bien qu’il m’en parle de cette histoire.
- Laisse-lui du temps, un jour il t’en parlera. C’est sûr et certain. Faut juste pas le brusquer. T’es speed comme garçon ! Du genre à tout vouloir tout de suite !
- Tu trouves ? J’ai pas l’impression moi.
- Ouais. Mais c’est mignon, je te rassure. Vous me faites rire tous les deux. A vouloir tout savoir l’un sur l’autre comme si ça faisait trente ans que vous viviez ensemble. Rome ne s’est pas fait en un jour.
- C’est un peu l’impression que j’ai pourtant. De le connaître depuis une éternité.
- Et voilà, c’est reparti pour le quart d’heure Dawsonesque ! Il n’y en a pas deux comme toi. Mais je dois bien avouer que je suis heureuse que Boris soit avec toi. T’es un mec bien Simon. Tu veux une clope ?
- Arrête, tu vas me faire rougir. Oui, pourquoi pas.
- Bon et bien j’hallucine un peu mais il a dit oui. Il arrive d’ici vingt minutes.
- Cool ! Il était à Paris donc ?
- Ouais il comatait sur son canapé devant des rediffs de Loïs et Clark. Des trucs très constructifs en somme !
- Ils repassent Loïs et Clark à la télé ? Sur quelle chaîne ?
- Aucune idée. Tu lui demanderas quand tu le verras.
- Je ne suis pas sûr que je vais oser.
- Si tu commences comme ça, tu peux être certain que ça sera toujours la guerre froide entre vous deux.
- Putain, il est déjà 18h. Je n’ai pas vu le temps passer.
- Tu dois partir ?
- J’ai rendez-vous avec Margo à 18h30 et je voudrais passer chez moi me changer avant. D’ailleurs, elle va t’envoyer un message Simon parce que je crois qu’elle ne va pas pouvoir venir à ton anniversaire. Un obscur événement familial qu’elle ne peut pas éviter.
- C’est con. Oh, il y aura d’autres occasions je pense. Embrasse-la pour moi.
- T’inquiète ! Moi en tout cas, j’arriverai avec Sara. Dans la matinée je pense, comme ça on pourra vous aider.
- Ok c’est adorable. Merci.
- Arrête, c’est rien ! Bon allez les mecs, je file. Rentrez bien et dites bonjour à Virgil et Norma pour moi.
- Pas de problème. Merci pour tout sœurette.
- Genre tu vas me remercier pour avoir glandé, ricané et gossipé pendant trois heures. Ah et appelle les parents parce qu’à chaque fois, c’est sur moi que ça retombe quand tu ne donnes pas de nouvelles.
- Je vais tâcher d’y penser.
- Non, non tu ne vas pas juste tâcher d’y penser, tu vas le faire. Allez bisous, je suis déjà à la bourre. Margo va encore gueuler. »

Il y eut un long silence. Enfin, quelques dizaines de secondes. Un silence profond mais réconfortant après tous ces mots échangés, tout ces éclats de rire, toutes ces paroles nostalgiques. Regarde les photos de la fête pour nos 18 ans. Tout le monde était là. Putain, j’avais un look qui faisait peur ! Il est devenu quoi Clément ? On avait tellement bu ce soir-là. Tu te souviens qu’à la fin on était tous aux Tuileries complètement décalqués, à danser sur de la musique qu’il n’y avait même pas. On était un peu cons. Arrête, on était géniaux. Ces années-là étaient magiques, t’aurais dû voir ça Simon. J’aurais aimé en tout cas que tu sois là, que tu voies ça. Un long silence bienfaiteur au milieu de tout ce bazar. Et puis le regard de Boris et son petit sourire mi-gêné, mi-charmeur. Un petit sourire en coin qui laissait découvrir ses merveilleuses fossettes. Un regard qui me demandait si j’allais bien. Si ça allait mieux que ce matin. Si j’étais plus détendu. Mais derrière ce regard, il y avait une petite lueur, quelque chose qui me montrait son inquiétude. Tu as lu mes poèmes. Ça va ? Tu comprends que je ne veuille pas en parler ? Je ne me sens pas prêt. J’ai eu tellement mal mais bon, c’est fini. Puis il a replacé une mèche de cheveux et a ramassé quelques papiers éparpillés au sol. Je l’ai pris dans mes bras et l’ai embrassé partout où sa peau était visible. Il sentait bon.

« Tu sais, je crois qu’on va vraiment être bien tous les deux. C’est obligé. 
- Je n’en ai jamais douté un seul instant. C’est toi le mec flippé entre nous deux.
- Ça t’allait bien la coupe de cheveux que t’avais sur les photos de tes 18 ans. T’étais craquant.
- Tu trouves ? Moi j’aimais pas. C’était mon agent qui voulait que je les laisse comme ça.
- Ton agent ? Ah, quand tu faisais des photos ? Mon chéri était mannequin quand même, je ne m’en remets pas.
- Ben reviens-en parce que ça n’était franchement pas la joie. J’ai détesté cette expérience.
- Il y a pire quand même. Et puis tu devais être bien payé.
- Oui il y a pire c’est clair. Mais être regardé sous tous les angles 24h/24, être jugé, considéré comme un morceau de viande. Il y a mieux pour l’ego. Et bizarrement, d’un autre côté, on devient vite insupportable à vivre. Con et hautain. Même sans le vouloir.
- Oui mais au moins tu côtoies des mecs mignons toute la journée. Miam.
- Mignons d’accord mais la plupart sont tellement bêtes. Bref. Je pensais embarquer ce fauteuil là. T’en dis quoi ? Il ira bien dans ton salon, non ?
- Je l’aime beaucoup ce fauteuil. Mais tu n’as pas peur avec le chat ?
- On lui fera comprendre.
- Mon chat c’est comme les mannequins. Il est mignon mais pas très futé.
- Je ne m’en fais pas. Et puis la commode dans l’entrée aussi. Histoire de ranger mes vêtements.
- Ok. Et, on peut emmener cette petite table là aussi ? Je l’adore.
- Elle appartenait à un grand-oncle du côté de ma mère. Elle vient de Suède. Non, c’est pas du Ikéa. Je suis persuadé que t’allais sortir cette bêtise ! Ça date de bien avant qu’Ikéa n’existe même.
- Tu devrais prendre aussi quelques ustensiles. J’ai pas grand-chose moi. Et j’aimerais bien que tu me donnes des cours de cuisine.
- C’est vrai ?
- Ben oui c’est vrai. Il n’y a pas de raison que ça soit toi qui passes ton temps dans la cuisine.
- Ça ne me dérange pas tu sais. Heureusement que Virgil nous ramène parce que là on va vraiment être chargés. D’ailleurs, il ne devrait plus tarder maintenant. »

En effet, quelques minutes plus tard, il était là. Et encore une fois, tout ce que j’avais pu garder comme images de lui, tout ça s’était envolé. Ce n’était plus le même Virgil. Plus du tout même. J’en venais même à me demander si Boris n’avait pas deux meilleurs amis qui s’appelaient Virgil. Ça aurait pu non ? Il était bronzé, souriant, gentil. Où était le type qui me donnait l’impression d’être le fruit de l’amour [vraiment pas très catholique] entre Gollum et la mère dans Requiem for a Dream ? Il y avait vraiment des jours où je ne comprenais pas tout. Un peu comme une petite personne âgée regardant la vie passer assise sur son banc, qui sourit mais qui ne capte rien. Je n’avais que 25 ans bientôt 26 pourtant.
Une valise remplie de vêtements et un sac plein de livres et ustensiles de cuisine plus tard, nous étions prêts à partir. Et bizarrement, vu comme Virgil était agréable, je n’appréhendais même pas le trajet en voiture. Un dernier léger coup de propre et nous éteignions les lumières. L’appartement allait pouvoir commencer son hibernation.
« Pas trop ému ?
- Non, ça va. Je suis content même. Et puis, je t’ai dit, j’aime bien tourner des pages. C’est salvateur des fois.
- Toutes sortes de pages ? Tu m’effraies un peu là.
- Mais non. Il y a des pages qui sont bien trop lourdes pour être tournées d’un claquement de doigt. Allez viens mon chéri, on ne va quand même pas laisser Virgil porter tout, tout seul.
- Oh, moi ça ne me dérangerait pas...
- Simon, ne recommence pas !
- Je plaisante. Et il a quoi comme voiture ? Tout va rentrer tu crois ?
- Il m’a dit qu’il en a changé. On va bien voir.
- Putain, attends, je crois que j’ai oublié mon portable chez toi. Bippe-moi s’il te plait.
- Je ne l’entends pas. File-moi les clés, je remonte vite fait. »

Quelle vue quand même ! Je ne pus m’empêcher de me refaire cette réflexion en arrivant dans l’appartement. Boris devait sacrément m’aimer pour laisser tout ça derrière lui. Ou alors, il n’était pas matérialiste pour un sou. Je passai en revue le salon pour y apercevoir mon téléphone et effectivement, il était là, posé sur la table de nuit. Je m’assis machinalement sur le lit. Et repensai un court instant, à ce premier matin passé chez lui. A ma surprise et à ma gêne. A lui, beau comme un dieu de l’Olympe. A ses attentions. A cette serviette autour de sa taille. Mon téléphone sonna. Boris. Oui, oui c’est bon, je viens de le retrouver. Je descends. Je t’aime. Allez, mon appartement allait être notre nouveau terrain de jeu. D’ailleurs, il avait déjà commencé à l’être. Et il y aurait encore plein de matins avec des serviettes autour de la taille, des attentions, des baisers, et j’en passe. Avant de partir, je pris avec moi les deux oreillers. Ils étaient tellement confortables. Et c’est là que je l’ai vu, le recueil de poèmes. Toujours posé sur le lit, à moitié recouvert par le drap. J’étais persuadé qu’Eléanore l’avait emmené. Il m’avait même semblé la voir le mettre dans son sac. Vous imaginez bien que j’eus envie de le prendre. Un bref instant, je me vis le prendre, le mettre dans mon sac et faire comme si de rien n’était. Il fut bref cet instant. « Non. Laisse-le où il est. Des fois, il faut faire comme si le passé n’avait pas existé. Ou du moins, comme s’il n’avait pas autant d’importance » dit une petite voix au fond de moi.

Le retour fut rapide. En moins d’une heure vingt, le 4x4 de Virgil nous ramena rue Eau de Robec. Je ne suis pas sûr qu’il ait respecté toutes les limitations de vitesse mais bon... Et puis, nous avions plein de choses à raconter. Virgil était vraiment intéressant quand il voulait.
«  T’es sûr que tu ne veux pas dormir ici ce soir ?
- Non franchement, c’est gentil mais je pense que je vais aller voir mes cousins à Deauville. Mais je reviendrai un de ces quatre si vous voulez.
- Quand tu veux.
- Au fait, le 19, je fête mon anniversaire donc si t’es libre, viens ça me ferait plaisir.
- Ça marche, tu peux compter sur moi.
- Cool. Je dois bien t’avouer que la première fois que je t’ai vu, tu m’as fait peur.
- Cherche pas, j’étais un connard ce soir-là.
- Si je peux me permettre, pas que ce soir-là. Mr le Roi du faux plan.
- C’est bon Bo’, n’en rajoute pas. Ça va mieux là. Je me reprends un peu en main.
- Ouais ben tant mieux parce que je supportais moyen tes états d’âme embrumés.
- C’est mon procès ou quoi ? Je vais remettre toutes tes affaires dans la voiture et retour à la case départ si tu continues.
- Oui, c’est vrai Boris, arrête.
- Fayot.
- Et puis, en plus, quelqu’un qui regarde Loïs et Clark ne peut pas être foncièrement mauvais.
- La honte. Boris t’a dit ?
- Oui. Mais ce n’est pas la honte. Loin de là. J’adore cette série moi. C’est toute mon enfance.
- Grave, moi aussi.
- Ben vous voyez, ça vous fait un point commun ! Les grandes histoires d’amitié commencent toujours comme ça.
- Avec Loïs et Clark ?
- Mais non, avec un truc insignifiant et puis, de fil en aiguille, on s’en découvre d’autres et finalement, on ne peut plus se quitter.
- Bon en attendant, moi je file. Merci pour le coca.
- Merci à toi surtout, c’est vraiment super sympa de ta part de nous avoir ramenés.
- Vu votre bordel, il fallait mieux. A dans quinze jours donc.
- Oui le 19.
- Il faut amener quelque chose ?
- Du champagne rosé. Ou du crémant. Comme tu veux.
- Ne lui dis pas ça. Radin comme il est il va ramener du crémant.
- T’es vraiment un petit con toi quand tu t’y mets. Surtout, ne te laisse pas faire Simon. Il croit trop qu’il est tout permis avec sa tronche d’ange qui s’est fait virer du Paradis, j’en sais quelque chose. De longues années de pratique.
- Bon va t’en avant de raconter des dossiers.
- Non reste ! Raconte, je veux savoir !
- T’es malade ? Non vas y casse-toi !
- Tu sais ce qu’on va faire Simon ? Ça sera ton cadeau d’anniversaire. Je te dévoilerai toutes ses casseroles.
- Ça sera vite fait, il n’y a rien à raconter. Je suis parfait.
- C’est ça. J’ai hâte d’y être. Merci encore Virgil.
- Arrête de me remercier. Et juste pour te faire mentir Boris, je ramènerai une caisse de Piper rosé. Allez, bye !
- Bye. Sois prudent et envoie un message quand t’es arrivé. Ok ?
- Oh, c’est mignon, il s’en fait pour moi.
- Non, il a raison, envoie un message.
- D’accord Papa et Maman. Mais, qui fait Papa, qui fait Maman au juste ? »

Et voilà. Nous étions tous les deux. Seuls. Bien sûr, il y avait David Bowie qui n’arrêtait pas de tourner autour de nous en poussant de petits miaulements plus proches d’un cri de corbeau que d’un réel miaou félin. Mais ça ne faisait rien, nous étions enfin tous les deux. Au milieu d’un, deux, trois, quatre gros sacs de voyage et d’une valise bourrée à craquer d’affaires. Et de quelques meubles aussi. Nous étions chez nous. Ça n’était plus chez moi ici désormais, c’était chez nous. Non, Chez Nous. Je ne pouvais m’empêcher de comparer avec l’installation d’Elias. Il n’avait rapporté que quelques livres, quelques disques, une cafetière et quelques vêtements. Jamais, on n’aurait pu appeler ça un chez nous. C’était chez moi et Elias.
Là, l’histoire démarrait enfin de la meilleure des manières. On pouvait prendre une belle page blanche. Du papier épais et soyeux. Notre plus belle plume et enfin commencer à écrire notre histoire commune.

 

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