« T’es sûr que t’es vraiment obligé de rentrer aujourd’hui ?
- On en a déjà parlé Boris. Faut bien que je rentre à un moment ou à un autre de toute façon.
- Oui mais je suis bien avec toi.
- Mais moi aussi je suis bien avec toi. Seulement, je dois rentrer. Il y a mon chat. Mes amis. Enfin tu sais tout ça.
- Je sais. Mais reste encore une journée. Juste une.
- Non. Ça serait juste reculer pour mieux sauter. Je veux voir Pierre un peu avant samedi. Je ne sais pas quand je vais le revoir après. Puis j’ai des cours à préparer aussi. Dans dix jours je retourne travailler, faudrait pas que je l’oublie.
- Et on se revoit quand alors ?
- Très vite je te le promets. Allez, je vais y aller, mon train va partir dans deux minutes, j’aimerais bien avoir une place.
- Je t’aime mon chéri.
- Moi aussi je t’aime. Sois sage en mon absence.
- Ça veut dire quoi ça ?
- Ça veut juste dire qu’il faut que tu prennes soin de toi, c’est tout. »
Encore une fois, une dernière fois, je l’ai embrassé. La gare Saint Lazare était tellement bruyante, tellement agitée. Puis je suis monté dans le train et me suis installé à la première place que j’ai trouvée. Un siège à côté d’une jeune fille qui lisait l’Amant. Elle me sourit, je lui rends son sourire. Le train se met lentement en route, je regarde une dernière fois Boris, articule en silence un Je t’aime. Puis je ferme les yeux et repense à tout ce que j’ai vécu. Le Jardin des Plantes, la soirée chez Hedi, la virée shopping avec Sara. Je culpabilise. J’aurais aimé que Norma soit là. J’ai tellement de choses à lui raconter. Le concert improvisé de Thad en plein milieu du Jardin du Luxembourg. Boris et Joseph qui tombent dans la fontaine. Le pique-nique le long du canal Saint-Martin. Jeudi soir où tellement saoul j’étais près à m’endormir rue Montorgueil. Je souris. Norma aussi aurait souri. Je suis nul, j’aurais dû l’appeler, lui dire de venir. Non, il fallait que je passe du temps avec Boris. Elle comprendra. Je décide de lui envoyer un message avec le téléphone offert par Boris. Mon cadeau d’anniversaire en avance.
Dans 1h, je suis à Rouen.
J’ai tellement de choses à te raconter.
Je reviens pour de bon.
Pas de nouvelles virées prévues pour le moment.
Tellement hâte de te voir.
Tu m’as manquée ma BFF.
Bisxxx. Simon.
PS : Au fait c’est mon nouveau numéro, je te raconterai.
Arrivée à Rouen. Le ciel est gris. Il fait terriblement chaud. Le chemin jusqu’à mon immeuble me semble interminable. Mon sac est lourd. Plus lourd qu’en partant. Lourd des rencontres que j’ai faites, des souvenirs indélébiles et des nombreux cadeaux faits par Boris. J’ai hâte de retrouver David Bowie. Je me sens même motivé à l’idée de préparer mes cours. J’ai fait une pause pendant quelques mois et voilà, ça y est, le moment tant attendu où je me remets en marche est venu. Je n’ai même pas à me forcer pour appuyer sur Play. Je suis épaté. Je suis sûr que Norma guette mon arrivée à sa fenêtre. Je vais bientôt l’entendre rire, j’en suis certain. Je lève la tête, ne la vois pas. Ses volets sont fermés. Bizarre. Elle ne devait pas bouger de Rouen. Quelques lettres dans ma boîte aux lettres. Une facture. Une carte de Biarritz écrite par mon cousin Antoine. Et puis, les deux courriers du laboratoire. Les résultats du dépistage. Je sens une petite boule au ventre. Mon portable vibre. Boris.
J’avais plein de trucs à faire.
J’ai plus envie là.
C’est nul que tu sois parti.
Mon père m’a appelé après ton départ,
il veut me voir.
Ça me gave déjà.Reviens.
Non je déconne je sais que tu peux pas.
Je t’aime mon Prince.
Sois sage surtout. Lol.
Je lui répondrai une fois arrivé chez moi. J’entends du bruit chez Clara. Elle écoute du Emilie Simon. Pour changer. J’irai lui faire un bisou tout à l’heure. Au 2ème étage, tout est calme. Pierre doit encore dormir. 12h15 ce n’est pas trop son heure. Et Norma ? Où est-elle ? Faut que j’arrête. Elle a le droit d’avoir une vie. Peut-être a-t’elle dormi chez quelqu’un. Elle a peut-être rencontré un garçon. Ça expliquerait pourquoi elle ne m’a pas encore répondu. Je verrai tout à l’heure. Je mènerai mon enquête s’il n’y a rien de neuf d’ici là.
David Bowie vient m’accueillir en se frottant à mes jambes. Il ne miaule pas. Il ronronne. Je suis surpris. Je le regarde. Est-ce que c’est toujours mon chat ? Je constate les dégâts de ses griffes sur mon canapé. Ouf, oui c’est toujours lui. Il faut vraiment que je lui coupe les griffes. Je m’assois et réponds à Boris.
Tu me manques un peu aussi mais je suis quand même content d’être rentré.
David Bowie est étrangement gentil.
J’attends des nouvelles de Norma, je pense que je vais la voir aujourd’hui.
Pourquoi ton père veut te voir ?
Tu y vas quand ?
Je t’appelle ce soir. Love u.
Au fait, on a reçu le résultat du test.
J’ouvre ou je t’attends ?
J’ouvre les fenêtres. Il fait tellement lourd, je crois qu’il va bientôt pleuvoir. Je donne un peu de pâtée à David Bowie. Ce n’est pas l’heure mais il l’a bien méritée. Je me sers un verre d’eau bien fraîche et entreprends de défaire mon sac. Mon téléphone vibre à nouveau. Norma ? Non, Boris.
Ben non ouvre la !
Je t’appelle dans cinq minutes pour savoir.
Pour mon père je sais pas.
Il doit vouloir me parler de mon avenir pour changer.
Il sait faire que ça...
Je regarde la lettre, celle qui m’est adressé, je la soupèse. Notre avenir dans cette enveloppe. Allez, rien à craindre je l’ouvre. Mon téléphone à nouveau. Il ne s’arrête décidément pas aujourd’hui. Sûrement Norma cette fois-ci. Raté, c’est Hedi.
Franchement faut que tu reviennes vite !
Je suis allé voir le film dont tu m’as parlé.
Trop bien. Et mignon le Xavier Dolan...
Je file travailler. A très vite.
Take care Mr Teacher.
Bisous. Bisous.
Je souris et retourne à la lettre. Mon cœur bat un peu plus fort. Je lis, ne comprends pas tout. Ce que je comprends c’est la dernière ligne. Négatif. Je respire un grand coup. Je prends celle avec le nom de Boris. Je la regarde également. J’imagine le pire. Je suis bête. Je l’ouvre et regarde directement en bas. Négatif.
C’est bizarre comme ce genre de lettres peut faire peur même si l’on sait très bien qu’on n’a rien à se reprocher. Mon téléphone fixe sonne. J’avais oublié que j’avais également un fixe. D’ailleurs le répondeur clignote. Sûrement ma mère. J’aurais le temps de m’en inquiéter plus tard. Chaque chose en son temps alors je laisse sonner.
« Ça y est tu l’as ouverte ?
- Oui, c’est bon. Nous sommes négatifs tous les deux.
- Cool ! Je n’en doutais pas trop mais quand même, ça fait du bien d’en être sûr à 100%.
- C’est exactement ce que je me disais.
- Alors comme ça tu es heureux d’être rentré et de me laisser tout seul comme un sombre crétin ?
- C’est pas ça mais ça fait du bien d’être chez soi et pas chez quelqu’un d’autre où des fois tu sais pas trop où te foutre.
- Ah ouais ? Genre tu ne sais pas où te mettre chez moi ? T’as l’impression de déranger ?
- Parfois oui mais cherche pas, c’est du moi tout craché.
- Mouais... Tu vas voir Norma alors ?
- J’espère. Mais pour le moment c’est silence radio. Ses volets sont même fermés. Je vais aller demander à Clara, je pense. Et toi toujours pas de nouvelles de Virgil ?
- Aucune. Il nous fait encore son coup de calgon semestriel. Il est peut-être même parti dans sa maison sur l’île de Ré. Alors je ne m’inquiète pas trop. Bon, on se revoit quand alors ? T’as réfléchi ?
- Bientôt, je te le promets. Faut juste que je me recentre un peu là. Je pensais faire une fête pour mon anniversaire. Après tout, c’est dans trois semaines maintenant. Je pourrais inviter Hedi, Sara et tous les autres. Tu en penses quoi ?
- Je pense que ça serait une très bonne idée ! Ah, attends, j’ai un double appel, je te laisse mon chéri.
- D’accord my love. A plus. »
Je ressentais un vide mine de rien. Mais ça, je me gardais bien de le dire. Pas envie de passer pour le romantique niaiseux de service. Celui qui fait de grandes leçons de morale du style « on ne va pas emménager ensemble, nous sommes deux êtres séparés et patati et patata ». Et qui après une semaine torride et idyllique revient sur tous ses préceptes et veut juste passer une éternité dans les bras de son chéri. J’étais vraiment stupide des fois. Et puis j’avais beaucoup trop de choses à faire en cet instant pour rêvasser à une vie paradisiaque [deux termes incompatibles soit dit en passant] avec l’homme que j’aimais. Mon frigo était vide. Même plus une goutte de chardonnay ! Mes bagages n’étaient pas défaits. Mon corps réclamait au plus vite une bonne douche et un masque. Et par-dessus tout, mon répondeur était au bord de l’implosion. 24 nouveaux messages dont 17 juste de ma mère et 5 d’Elias qui, pourtant, n’appelait jamais sur mon fixe. Fallait-il que je me débarrasse aussi de ce téléphone, de ma ligne et que je parte vivre en Papouasie-Nouvelle Guinée pour trouver enfin une certaine tranquillité ?
Simon c’est encore moi. Je commence vraiment à me faire du souci. Norma me dit qu’il n’y a pas de quoi mais quand même. Tu exagères vraiment ! Et en plus tu as oublié l’anniversaire de ta grand-mère la semaine dernière. Ne t’étonne pas si elle ne t’envoie rien pour le tien. Je sais que je sature ton répondeur mais j’attends de toi que tu me rappelles dès ton retour ! Et au cas où tu ne m’aurais pas reconnue, tu es tellement bizarre en ce moment, c’est la femme qui te tient lieu de mère. Je t’embrasse.
Ma mère dans toute sa splendeur. Des fois, j’avais besoin de laisser passer quelques jours histoire d’avoir vraiment des choses à lui raconter. Elle ne le comprenait pas. Elle avait trop besoin de parler à son fiston adoré tous les jours. Sinon, elle envisageait tout de suite le pire. Bon, elle avait des circonstances atténuantes d’un autre côté. Je n’allais pas la blâmer mais j’allais quand même la laisser mariner jusqu’à ce soir. C’était mon petit côté gosse sadique. C’était surtout que je n’avais toujours pas de nouvelles de Norma et que je n’aimais pas ce silence. Je me décidai donc à sortir faire des courses rue Armand Carrel et en descendant j’allais demander à Clara si elle était au courant de quelque chose.
« Hey ! Simon ! Ça va toi ?
- Ben oui ça va bien. Je suis rentré il y a 1 heure. Et toi ça va ?
- Tranquille. Tu veux entrer cinq minutes ? J’allais me faire un smoothie.
- Carrément ! Alors quoi de neuf ?
- Ben pas grand-chose. Je pense qu’en fait je vais me réinscrire à la fac à la rentrée prochaine. Faut que j’arrive à la terminer cette licence !
- C’est cool ça.
- T’es sûr que ça va ? T’as l’air ailleurs. Ah, attends, je sais ! Toi tu te demandes pourquoi Norma n’est pas là. Pas vrai ?
- En plein dans le mille. Ça se voit tant que ça ?
- Ben je commence à la connaître cette tête de victime. Les petits yeux tristes et le sourire forcé. Il n’y a pas que Norma qui te connaît bien tu sais. Et donc, elle va bien. Elle a même dormi ici cette nuit. Et là, elle est partie quelques jours.
- Partie ? Où ça ?
- Voir son frère. Et profiter de sa piscine !
- Ah, ok. Elle pourrait au moins répondre à mes messages cette garce !
- Euh, là, je pense que tu peux t’écraser parce que niveau nouvelles t’es pas vraiment au point ces derniers temps. On a essayé de te joindre je ne sais pas combien de fois !
- Oui j’ai jeté mon portable. C’est une longue histoire...
- Jeté ? C’est le dernier jeu à la mode des pauvres petits parisiens qui ne savent pas quoi faire de leur vie ?
- Non. Juste histoire de commencer une nouvelle vie. Loin d’Elias.
- Et loin de nous aussi ? Parce que c’est un peu le sentiment qu’on a eu avec Norma. Et elle a vraiment les nerfs pour tout te dire.
- Mais non pas du tout ! Faut pas tout mélanger. Ce n’est pas parce que je vais à Paris une semaine que ça y est je ne pense plus à vous ! C’est juste qu’avec Boris on a besoin de se créer des souvenirs en commun. Tu vois ?
- Ouais. Moi, t’as de la chance, je ne suis pas du genre rancunière tu le sais, alors je t’excuse. Mais je te souhaite bon courage pour expliquer ça à Norma. T’as intérêt à avoir des arguments en béton armé.
- Faudra bien qu’elle comprenne. Et elle revient quand en fait ? Elle ne sera pas là pour la soirée de Pierre ?
- Oui, oui elle sera revenue ne t’en fais pas. Pêches-framboises ça te va pour ton smoothie ? »
Tout compte fait, les courses à la superette italienne attendraient, j’avais perdu toute motivation lorsque j’avais compris que j’avais blessé Norma. C’était toujours comme ça. Toujours le même schéma. Une partie de ma vie s’arrangeait et une autre s’effritait. Est-ce que tous ils comprenaient que je n’avais pas quatre bras ? Je n’arrivais pas à tout gérer en même temps. Ma mère n’était pas Shiva après tout ! D’ailleurs, j’allais reporter ma petite entrevue téléphonique avec elle car je ne me sentais pas d’attaque pour les reproches.
Coucou Maman. C’est celui qui te sert de fils.
A moins que tu m’aies déjà rayé de ton testament.
Je vais bien. Pas la peine de t’inquiéter.
Je t’appelle demain, la journée a été un peu mouvementée besoin de calme ce soir.
Je t’embrasse très fort. A demain.
(c’est mon nouveau numéro)
Voilà, au moins une bonne chose de faite. Je pouvais à présent me coucher sur mon canapé et comater en regardant des nullités à la télé. 15h. C’était à peu de choses près le début du deuxième feuilleton allemand larmoyant sur une chaîne de la TNT. Et c’était exactement ce dont j’avais besoin. En plus c’était du lourd ! Une femme apprend qu’elle souffre d’un cancer la veille de son mariage et décide de ne rien dire à sa famille pour ne pas gâcher la fête. Le Secret de la Mariée, ça s’appelait. Mon téléphone posé juste à côté de ma tête, j’attendais des nouvelles de Norma et je sanglotais. Pas forcément parce que c’était triste mais parce que je n’aimais pas me sentir loin de Norma. Elle était tellement importante pour moi. Comment le lui faire comprendre ? A 19h30, je commençai à avoir un peu faim. Le fond de Chocapic dans mon placard ferait l’affaire. Puis, j’envoyai un message à Boris pour lui dire de ne pas m’appeler ce soir.
Je vais éteindre mon portable ce soir mon chéri.
La journée a été moins bonne que prévue. Je te raconterai.
(Rien de grave mais des trucs chiants)
Je pense à toi et aimerais que tu sois là en fait mais fais comme si je n’avais rien dit.
Je t’aime plus qu’il ne le faudrait.
Puis n’ayant plus rien d’intéressant à faire, je me résignai à dormir. Là, sur mon canapé, David Bowie ronronnant contre moi. Malgré la température extérieure, sa chaleur me réconfortait. Mais juste avant, je décidai d’envoyer un dernier message. A Norma. Pour lui présenter mes excuses et peut-être que là, elle voudrait bien me répondre. Longtemps, je cherchai les bons mots à lui écrire. Plusieurs fois, j’effaçai pour mieux réécrire la même chose. Finalement, c’est un message plutôt neutre qui fut transmis à 20h04.
J’ai vu Clara et elle m’a expliqué.
Je m’excuse d’avoir cru que notre amitié était acquise et que je n’avais plus d’effort à faire pour l’entretenir. Je m’en veux et comprends ton silence.
On en parlera quand tu rentreras.
Amuse-toi bien chez ton frère.
Je t’embrasse.
A 20h15, l’orage qui avait menacé toute la journée éclata enfin et me berça jusqu’à m’endormir profondément.
ça m'a fait un peu peur le truc VIH haha
RépondreSupprimerj'attends la suite avec GRANDE impatience