Dimanche 23 Août
Au beau milieu de la nuit et histoire de ne pas être brisé en mille morceaux le lendemain matin, j’ai quitté mon canapé pour retrouver le confort de mon lit. Il n’avait pas été fait depuis que Boris avait dormi dedans et j’avais l’impression que je pouvais encore sentir sa présence. J’avais envie qu’il soit là, qu’il se colle à moi comme il aimait faire, comme si nous étions deux pièces d’un seul et même puzzle. J’ai ouvert la fenêtre, la pluie avait cessé, il faisait plus frais et respirable et, pour ne pas être réveillé par un David Bowie en manque de lait dès 7h du matin, j’ai fermé la porte.
A mon réveil, le soleil était revenu. Une brise plus que bienvenue caressait mon visage. J’entendais le chat gratter à la porte et émettre de petits cris plus proches du roucoulement de mécontentement que d’un miaulement franc et félin. Je m’en fichais, j’étais dans mon lit et je me sentais protégé. J’allais tout faire pour que cette journée ne ressemble pas à celle de la veille. Aujourd’hui, pas de prises de tête [il fallait donc que je reporte encore une fois l’appel à ma mère] et puis j’allais laisser Norma tranquille, elle reviendrait bien à un moment ou à un autre. Quel optimisme débordant ! Je m’épatais. J’allais aller au marché place Saint Marc aussi. J’avais envie de légumes et de fruits colorés. Je voulais de la couleur dans mon frigo ! Des poivrons rouges et verts, des aubergines bien violettes [même si je déteste les aubergines], des pêches, des fraises. Et enfin, j’allais me mettre à réfléchir à mes cours et j’allais préparer des exercices sur les sujets les plus passionnants, les plus glamours, les plus excitants qui soient ! Les modaux et le present-perfect ! Quelle belle journée je me préparais ! Le tout saupoudré de musiques qui réveilleront mon côté Kamel Ouali. Un peu de Lady Gaga, du Katy Perry et quelques notes de Madonna. Bon, pas de la musique très virile mais ça avait au moins le mérite de me mettre de bonne humeur. Allez, assez rêvassé à ce réjouissant programme, autant le mettre en pratique. Un bon café, une bonne douche et c’était parti ! Et puis, à quoi bon attendre pour bouger mon corps, j’allais illico mettre du Lady Gaga. Rien de tel que LoveGame et Poker Face pour me faire sourire. Je suis un petit gars simple en fin de compte !
En revenant du marché, je me sentais un homme accompli. J’avais acheté des choses saines, j’avais un petit-ami parfait, des amis que j’aimais et qui m’aimait [je vous entends faire des commentaires...]. C’était toujours la même histoire dès que j’allais faire le marché. Où était le grain de sable qui allait bousculer ce bel équilibre ? Je n’étais pas du genre à prendre cette tranquillité de l’esprit pour argent comptant, ça aurait été beaucoup trop simple... Et ce qui devait arriver arriva en début d’après midi lorsque la sonnerie de mon interphone me fit sursauter. Qui pouvait bien venir me déranger un dimanche vu que toutes les personnes que j’aurais pu voir habitaient le même immeuble que moi ? Je me pris soudainement, et ce pendant quelques secondes, à rêver que c’était Boris. Une visite surprise. Je m’imaginais déjà lui cacher ma joie et mon amour pour juste jouer le chieur de service lui reprochant sa venue et son manque d’indépendance vis-à-vis de moi. En m’approchant de la fenêtre pour vérifier l’identité de mon visiteur, je sentais tous ces espoirs bouillir en moi. Malheureusement ce que je vis ne fut pas Boris. Loin de là. Ce que je vis me glaça le sang. Je venais de voir un fantôme du passé. Mon seul et unique fantôme en fait. C’était Elias. En espérant qu’il ne m’ait pas vu, je m’écartais de la fenêtre et me baissait contre le mur. Dix mille idées se bousculaient en moi. J’avais envie d’appeler Norma, Pierre ou Clara au secours. Et c’est là qu’il a parlé, qu’il a crié mon nom. Les mains sur la bouche, j’essayais de n’émettre aucun son. Je sentais les larmes monter en moi. J’étais absolument et irrémédiablement pitoyable.
« Simon. Ouvre-moi Simon. Je sais que t’es là, je t’ai vu. »
Je ne pouvais pas bouger. J’avais naïvement cru que j’étais immunisé contre lui désormais. Je m’étais trompé. J’étais plus que jamais malade de cet amour qu’il avait inoculé en moi.
« Simon, je ne bougerai pas tant que tu ne te seras pas montré. J’ai un truc pour toi et je voudrais récupérer encore une ou deux affaires. A toi de voir. Si tu préfères que je gueule dans la rue, c’est comme tu veux. »
Puis j’ai entendu la fenêtre du dessous s’ouvrir. C’était Pierre. Mon garde du corps. Mon ange gardien. Comment vais-je faire quand il sera parti ?
« Qu’est ce que tu veux ?
- Oh salut Pierre ! Je veux juste voir Simon. Un truc à lui donner. Tu vas bien ?
- Et tu crois vraiment qu’il a envie de te voir ? Non mais sincèrement ? Et surtout tu penses que tout le quartier a besoin de t’entendre ?
- Tout ce que je sais c’est que ce ne sont pas tes oignons. C’est entre Simon et moi.
- Simon est mon ami. Ce sont donc un peu mes oignons. Tu veux que je descende ou quoi ? »
Je sentais le ton monter et comme je n’étais pas une princesse moyenâgeuse pour qui deux preux chevaliers se battaient, je ne pouvais pas trop les laisser se taper sur la gueule. Je pris donc mon courage à deux mains et me montrai à la fenêtre.
« C’est bon Pierre. Je te remercie.
- T’es sûr ? Parce que je veux bien descendre moi.
- Non, non je t’assure. Merci beaucoup.
- Bon, ok mais si t’as besoin tu sais où me trouver. Et toi, fais gaffe que je ne te croise pas un de ces quatre !
- Qu’est ce que tu veux Elias ?
- Je t’ai dit, juste te donner un truc et récupérer quelques affaires. Je peux monter ?
- Non, je ne pense pas.
- S’il te plait, juste deux minutes...
- Non Elias. Même deux minutes.
- Je ne vais pas bouger de là alors. Je m’en fous, il fait beau et j’ai amené un bouquin.
- Non s’il te plait. Arrête. C’est fini là... Bon, ok monte. Mais deux minutes. Et, je te préviens tu restes sur le palier. »
Ce que je pouvais être faible des fois. Je l’entendais monter les escaliers. Plus que quelques marches et il allait être face à moi. Vu de mon troisième étage, il semblait avoir changé. Ça faisait quatre mois que je ne l’avais pas vu. J’avais peur.
« Salut. Tu vas bien mon grand ?
- Déjà, épargne-moi les mots gentils et dis-moi plutôt pourquoi tu insistes autant. Je suis à bout là.
- Excuse-moi. Je voulais juste t’offrir ça, ce n’est pas grand-chose. Et puis j’aimerais reprendre ma cafetière aussi.
- Je ne veux pas de ton cadeau. T’as plus rien à m’offrir, c’est fini cette époque. Et pour ta cafetière, elle est foutue. Ça fait presque un mois maintenant. Bon c’est tout ? »
J’essayais d’adopter le ton le plus froid que je pouvais. J’avais envie d’être un iceberg en cet instant, j’étais tout juste de la glace pilée. Et pourtant, je n’avais aucune compassion à avoir même si, clairement, il faisait peine à voir. Il avait perdu une bonne dizaine de kilos. Il avait l’air blafard. Des cernes, les cheveux gras, débraillé. Il était l’ombre de lui-même.
« Je ne voulais pas en arriver là tu sais.
- Oh s’il te plait, ne me ressers pas ce couplet. Tu m’as laissé tomber comme une pauvre merde. Tu m’as plaqué pour aller élever un gamin avec une fille que tu connaissais à peine. Maintenant, j’essaye de passer à autre chose alors s’il te plait dégage. Les deux minutes sont passées.
- Il est né au fait. Il y a une semaine. Un peu en avance.
- Je m’en fous. Je devrais me réjouir et te féliciter en te disant que tu vas être le meilleur des papas ? Va t’en je t’ai dit !
- Depuis sa naissance, je n’ai pas revu Béatrice. Je n’y arrive pas. J’ai merdé, je le reconnais. Le truc c’est que j’ai encore besoin de toi Simon. Depuis que je suis parti, je n’arrête pas de penser à toi.
- Mais attends ? J’entends bien là ? Tu regrettes et tu reviens la queue entre les jambes ? Et tu crois que je vais t’accueillir les bras ouverts ? Je fais en sorte que tu ne sois plus rien pour moi Elias. [les larmes montaient encore une fois, je n’arrivais pas à les stopper] J’ai rencontré quelqu’un d’autre que j’aime et qui lui, ne me fera jamais le coup de pute que tu m’as fait. Pars maintenant.
- Non, je ne veux pas. Tu ne peux pas m’avoir déjà oublié, déjà remplacé. Tu ne te souviens pas de tout ce qu’on a vécu ensemble ?
- T’as tout détruit quand t’es parti, fallait y penser avant et toi aussi, tu m’as remplacé avec cette fille et son chiard je te signale.
- Je ne sais pas ce qui m’a pris. On peut tout recommencer si tu veux. Moi je le veux en tout cas. Je ne te quitterai plus jamais. T’as vu à quoi je ressemble depuis que tu n’es plus dans ma vie ?
- C’est trop tard Elias. Je ne vais pas reculer parce que tu me le demandes. J’ai voulu mourir quand tu es parti, tu m’as fait trop mal. Alors c’est trop tard. »
Puis j’ai fermé la porte et me suis effondré, contre la porte, seul rempart entre lui et moi. Je l’entendais pleurer lui aussi. Il continuait à parler, je ne voulais pas l’entendre. Puis, au bout d’un long moment, il est parti.
« Je laisse ton cadeau devant la porte. C’est un cd. Le nouveau Regina Spektor. Je sais que tu l’aimes bien cette chanteuse. Si tu ne veux plus me parler, c’est ton choix mais écoute au moins la chanson 9, elle me fait tellement penser à toi. Je t’aime Simon. Je suis sincèrement désolé. »
Longtemps, je suis resté dans la même position. Incapable de bouger. J’aurais voulu que Norma soit là. Que Boris soit là aussi. Mais est-ce que je l’aimais vraiment ? Ou bien Elias... Je ne voulais plus souffrir. Etre amoureux était la pire chose qui aurait pu m’arriver. J’étais devenu vulnérable, faible et sans aucune confiance en soi. Peut-être devrais-je tout arrêter avant qu’il ne soit trop tard ? Je n’arrivais plus à me souvenir du goût des lèvres d’Elias. Je connaissais encore le toucher de ses mains sur ma nuque mais c’était tout. J’avais du mal à respirer, à reprendre mon souffle entre deux sanglots. Puis on frappa à la porte. Il était plus ou moins 18h. Est-ce qu’il était revenu ? Est-ce que je devais lui ouvrir et l’embrasser pour retrouver son goût ? Ou bien était-ce vraiment fini ?
« Ouvre-moi Simon. C’est moi, c’est Pierre.
- Je ne suis pas sûr d’être en état là. Ça ne va pas. Tu peux revenir plus tard s’il te plait ?
- Tu m’as vu dans des états pas terribles également. Dois-je te rafraîchir la mémoire ? Je comprends si tu ne veux pas ouvrir mais si c’est le cas, je vais rester derrière la porte et on peut parler comme ça si tu veux.
- Bon, attends, laisse-moi deux petites minutes alors... »
« Merci beaucoup d’être resté avec moi. C’est adorable.
- Ne me remercie pas, c’est normal. T’aurais fait pareil je crois. J’imagine ce que ça peut t’avoir fait de l’avoir revu. Tu sauras au moins qu’il ne faut plus lui ouvrir ta porte maintenant.
- Ouais sans doute.
- Et puis maintenant que tu as Boris, à quoi bon te compliquer la vie ? Elle n’est pas déjà assez prise de tête comme ça ?
- Tu sais, je dois t’avouer que quand Elias est parti, je me suis demandé si je n’aurais pas dû l’embrasser une dernière fois. Et maintenant, j’ai honte vis-à-vis de Boris.
- Simon, dans la vie tout n’est pas toujours tout blanc ou tout noir. Je sais que je fais de la philosophie à deux balles là mais rien n’est jamais simple. Tu crois que quand je passe à côté du rayon alcool au supermarché je n’ai pas envie de m’y arrêter, de prendre une bouteille, de l’acheter et d’y goûter histoire de retrouver le goût que j’ai tant aimé. C’est la même chose pour toi. Et même si j’ai beau, faire style tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, c’est faux. Je vais mieux depuis que je ne bois plus, ça c’est sûr et pourtant, des fois, j’ai juste envie de ne plus penser à toute cette merde et de me servir un verre de vin. Juste un verre de vin tu vois ? Ça semble rien et bien, c’est déjà beaucoup trop. Et toi, un baiser à Elias ça n’est pas grand-chose mais c’est déjà le début de la fin si tu franchis ce pas. Maintenant, faut plus que tu repenses à ça parce que là tu risques de foutre en l’air la vie que tu te reconstruis avec Boris et ce n’est pas envisageable. Tu vois ce que je veux dire ?
- Je n’imaginais pas que c’était si dur pour toi. Je suis vraiment un ami minable de ne pas m’en être aperçu. Excuse-moi. Je fais vraiment que de la merde en ce moment...
- Oh je t’en prie, on ne va pas recommencer. J’ai juste pas envie de vous faire chier avec ça. On a tous des problèmes, vous tous, vous avez votre dose d’emmerdes, je ne vais pas en rajouter une couche. Et tu n’as pas à être mon psy. C’est pas ton job ça.
- Ouais mais quand même. Vous, vous êtes toujours là pour moi. La preuve encore tout de suite et moi je ne pense qu’à ma gueule ces derniers temps. Je me déteste des fois.
- Arrête avec ça. La victimisation c’est terminé. Il reste une semaine avant mon départ alors on ne va pas tout gâcher avec nos vieilles ondes négatives. Ça passe vite une semaine, je ne vais pas te l’apprendre.
- Ça me fait peur... Comment je vais faire quand tu seras parti ? Non mais sincèrement, tu es tellement précieux. Tu t’en rends pas bien compte je crois.
- Si je commençais à m’en rendre compte, ma tête passerait plus les portes ! Tu vas faire sans parce que quand tu veux tu es le meilleur. J’ai confiance en toi Simon. Bon et sinon, trêve de discussions sérieuses, demain on va à Etretat ? Pas envie d’une petite virée entre mecs ? »
Lorsque Pierre est parti, j’avais l’impression de sortir d’une machine à laver sur programme essorage. J’avais tout juste la force de me trainer jusqu’à mon lit. Là au moins j’avais l’impression d’être à l’abri. Même si c’était juste une impression, c’était plutôt réconfortant. Et hormis, fermer les yeux pour ne plus voir cette réalité crasse qui m’avait sali aujourd’hui, j’avais envie d’appeler Boris, d’entendre sa voix et de lui crier tout mon amour. Je m’en voulais d’avoir douté ne serait-ce qu’une minute de notre histoire. Je ne voulais plus avoir à craindre la fin avec lui parce que ce n’était pas comme ça que notre histoire était écrite. Je le voulais à moi, pour moi, avec moi, sur moi, sous moi, à mes côtés et ce, pour toujours. En composant son numéro de téléphone, je ne pensais plus qu’à une seule chose, comment lui faire ma demande. Comment lui demander de ne plus attendre, de ne plus être patient. En fait, tout ça c’était du grand n’importe quoi.
Tout bien réfléchi, la vie était trop brève, trop glauque et trop hasardeuse pour vivre seul quand on avait la chance de pouvoir vivre à Deux.
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