mercredi 23 septembre 2009

Chapitre 1 -En Marge-


Vendredi 24 Juillet 2009


Je me décide enfin à rentrer. Déjà cinq semaines que je lézarde au soleil un cocktail de fruits dans la main gauche, un magazine de conneries people dans l’autre, la droite. Rouen me manque mine de rien. Même si en partant j’ai laissé dériver derrière moi une foule de personnes et de problèmes. Parfois, les deux à la fois. Les personnes à problèmes ce sont les pires.

« Bonjour, je voudrais un billet Paris/Orléans, un aller-retour pour mon chien et un Paris/Cannes, aller simple cette fois.
- Pour vous ?
- Non, non, toujours pour mon chien. »
Celui qui parle là, ce n’est pas moi, c’est un petit vieux devant moi au guichet de la gare. Il a le bermuda triste ce vieux. La guichetière ne demande pas la race du chien. Ça ne doit pas être très important comme information. Autant avoir un bon gros chien alors. Du genre danois ou bobtail. De toute façon les teckels ne servent à rien. Comment ce chien va t-il faire pour voyager tout seul ? Il va s’asseoir dans le train, ouvrir sa petite revue et sourire poliment à ses voisins de compartiment ? Il aura une valise ? Un bagage à main ? Un vanity-case?
« Monsieur ? Monsieur ? C’est à vous !
- Ah oui excusez moi. »
Là c’est mon tour. La guichetière n’a pas l’air commode. Du genre à être heureuse le 30 février. La couche épaisse de fond teint et les mèches rosées n’y changent rien.
« Un aller pour Caen puis un Caen/Rouen s’il vous plaît.
- Un retour ? Une réduction particulière ? »

Mon billet en poche, j’approche de la rame. Un splendide garçon me barre la route. Sa valise s’est ouverte. J’épluche son contenu de mon regard expert d’aigle myope. Très joli panel de chaussettes. Oh un boxer bleu turquoise ! Il me sourit. Le garçon, pas le caleçon... Timidement, il esquisse un suis vraiment désolé. Pas le temps de répondre, mon téléphone sonne tellement fort que j’abrège les souffrances auditives de mes futurs compagnons de voyage en décrochant aussitôt.
« T’as loupé quelque chose hier. Le groupe qui jouait pour les Terrasses du Jeudi était grandiose ! Un mélange de Kiss, Gloria Gaynor et Nino Ferrer. Un pur truc de malade !
- Putain ! C’est dommage ! Mais c’est qui au fait ?
- Mais tu sais Nino Ferrer, celui qui a chanté Mirza.
[à ce moment précis, je vous épargne les vocalises de mon interlocutrice qui, si l’on devait les comparer à quelque chose de connu, se rapprocherait du cri d’accouplement d’une albatros femelle en fin de carrière]
- Non Nino Ferrer, je sais qui c’est mais là, tout de suite, c’est qui ?
- Quoi ? Tu plaisantes là ? C’est moi [Norma] ta meilleure amie avant que tu ne l’abandonnes lâchement pour une plage de sable fin.
- Désolé, je ne t’avais pas reconnue avec cette absence de voix. Je croyais que Macha Béranger venait de revenir d’entre les morts !
- J’te dérange pas au moins ?
- Un peu mais c’est pas très grave. Avant ton coup de fil, j’envisageais de partir en courant un boxer turquoise entre les dents.
- Quoi ?
- Laisse tomber. Je rentre au fait.
- Non ?
- Si.
- Troooop bien ! Quand les autres vont l’apprendre, nos petites vies mornes vont connaître un second souffle. Et ton chat ! Il va être tellement heureux ton chat.
- Non s’il te plaît, ne préviens personne. Enfin juste David Bowie mais personne d’autre.
- Il faut quand même qu’on fasse un petit truc pour ton retour. Allez Simon dis oui !
- On verra. Je suis pas sûr d’en avoir envie en fait…
- Juste un verre ou deux. Et promis on ne parlera pas d’Elias. Sujet tabou !
- Encore heureux qu’on en parlera pas, il manquerait plus que ça.
- Bon j’te laisse, je vais mettre ça en route alors ! A plus darling !
- Non mais attends ! Allô ? Allô ? »

Elle a déjà raccroché la garce.

Le train démarre. C’est parti pour trois heures de petits villages tristes. Monsieur B.T. [Boxer Turquoise] est à deux sièges de moi. C’est son tour d’être au téléphone. Avec sa copine (beurk). Et vas y que j’te dis que tu me manques et que j’veux te faire des bisous partout ma chérie. H-o-r-r-i-b-l-e. Et voilà, mon premier amour de ces vacances se carapate déjà. J’aurais dû rester là-bas tout compte fait. Et puis lui voler son boxer aussi. Accessoirement.

Rouen se profile enfin. Je reconnais ses environs. J’ai peur de retrouver tous ses fantômes. Un bon vieil exorcisme voilà ce qu’il me faudrait.

L’écran de mon téléphone s’éclaire. Le numéro qui s’y affiche est celui d’Elias, je le reconnaîtrais entre mille [je précise que oui j’ai un répertoire mais mon téléphone n’en faisant qu’à sa carte à puces, n’affiche plus les noms depuis le 25 avril 2009]. Je l’éteins et l’enfouis dans mon sac en promettant de ne le rallumer que le jour où Benjamin Castaldi animera des émissions intelligentes.
Ouf, c’est bon j’ai de la marge.



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